Un procès sous haute tension à Marseille
Jusqu’où peut aller la dérive d’un procès ? La question se pose avec acuité dans l’affaire du double homicide de 2019, où Farid Tir et Mohamed Amine Bendjaghlouli ont perdu la vie. Après trois semaines de débats à la cour d’assises de Marseille, les accusés n’ont toujours pas été entendus sur le fond de l’affaire. Chaque audience repousse les limites du jamais vu, entre échauffourées verbales, suspensions à répétition et un climat délétère qui empêche toute sérénité.
Des débats qui commencent sur les chapeaux de roues
Dès ce jeudi matin, l’atmosphère était électrique. Maître Raphaël Chiche, avocat de Walid Bara – un accusé en fuite –, a tonné face à la présidente de la cour d’assises : « On n’a pas l’habitude d’être chaperonnés ! Vous voulez des huissiers, des témoins qui notent ce qu’on fait ? [...] Nous ne sommes pas des enfants ! ». Cette sortie fait suite à la décision de la présidente d’enregistrer les débats et d’inviter un membre de l’Ordre des avocats pour préserver la sérénité des audiences.
Cette mesure exceptionnelle découle elle-même d’un incident survenu la veille, lorsqu’une assesseure, Fabienne Klein-Donati, a lancé à une avocate de la défense : « Vous n’allez pas pleurer quand même ». Raphaël Chiche n’a pas digéré l’initiative de la présidente, rétorquant : « Vous êtes présidente de cour d’assises, pas directrice d’école maternelle, vous n’avez pas à nous mettre un pion ».
Une défense en colère et des accusations mutuelles
Me Emmanuelle Franck, avocate de Karim Harrat – accusé d’être l’un des commanditaires –, a embrayé : « Je suis consternée. [...] Hier j’ai été invectivée, aujourd’hui je suis insultée, c’est honteux ! C’est scandaleux et le pire c’est que vous ne vous en rendez même pas compte ! ». Une avocate générale a ajouté une pique, estimant qu’il y avait « une volonté délibérée d’une certaine partie de la salle de ne pas faire avancer les débats ».
Pendant ce temps, les accusés assistent au spectacle. Lors des suspensions, ils devisent tranquillement, accoudés au rebord du box. Karim Harrat, Amine Oualane et Gabriel Ory ont été observés en grande conversation, tout comme Adrien Faure et Amine Oualane, qui se sont même serré la main. De quoi sceller quel accord ? La question reste en suspens.
Des demandes de la défense et un témoin clé contesté
La défense a plaidé pour le retour du directeur d’enquête, souhaitant pointer des « errances dans les investigations ». Ce fonctionnaire avait été entendu pendant une grève de l’audience des avocats, protestant contre le départ inopiné d’une policière. La cour doit se prononcer sur sa réaudition.
Autre point sensible : l’audition de Driss Oualane, témoin clé qui a orienté la police vers les accusés. La défense, ayant manqué son audition, demande une expertise psychiatrique et toxicologique. Amine Oualane affirme : « Il est complètement chtarbé, il est complètement fou [...] Il ne dit que ce qui l’arrange. S’il n’y a pas Driss Oualane, le parquet général a les mains vides ».
L’audition tendue de l’ex-femme d’une victime
Myriam Tir, ex-épouse de Farid Tir, a finalement témoigné malgré un arrêt de travail initial. Elle affirme avoir eu peu de liens avec son ex-mari, père de leur fils, si ce n’est via la grand-mère. Pourtant, elle discutait avec lui sur Signal jusqu’à 2 heures du matin, quelques heures avant sa mort.
Elle dit ignorer que Farid Tir était un trafiquant cherchant à reprendre la main sur le deal à Font-Vert. Elle nie aussi avoir su qu’il se sentait menacé, même quand il lui a écrit : « Ils sont rentrés chez mon père, j’ai réussi à me tailler. Il allait me niquer à 2h du matin ». Ses réponses actuelles diffèrent de celles de 2019, et la défense soupçonne une influence extérieure. Myriam Tir se crispe, refuse certaines questions, et semble sous pression.
Un face-à-face silencieux qui dégénère
L’audition a donné lieu à un face-à-face tendu et silencieux entre Myriam Tir et Amine Oualane. L’avocate générale a signalé des échanges entre la partie civile et l’accusé. Les policiers se sont rapprochés, l’atmosphère s’est tendue. Myriam Tir s’est levée, des invectives ont fusé, le ton est monté, et le brouhaha a envahi la salle.
Les avocats de la défense ont tenté de ramener le calme, mais certains ont été pris à partie et menacés. La présidente a dû suspendre les débats – encore une fois –, ajoutant une nouvelle pause à une longue liste. Le verdict, initialement attendu aujourd’hui, semble plus lointain que jamais, dans un procès où les formes prennent le pas sur le fond.



