Procès Lafarge : Justine Augier dénonce la langue managériale criminelle
Procès Lafarge : la langue managériale criminelle selon Augier

Le procès Lafarge vu par Justine Augier : une plongée dans la langue criminelle des multinationales

L'écrivaine Justine Augier, autrice en 2024 du récit « Personne morale » consacré aux agissements du cimentier Lafarge en Syrie, a assisté au procès historique de la multinationale. Ce procès s'est conclu par une condamnation pour financement du terrorisme par le tribunal correctionnel de Paris. Dans un entretien exclusif, elle livre une analyse percutante sur les mécanismes linguistiques ayant permis ces crimes.

Un jugement d'une sévérité exceptionnelle

Le lundi 13 avril 2026, le tribunal correctionnel de Paris a rendu un verdict d'une rareté notable. Lafarge, devenu une filiale du groupe LafargeHolcim après son absorption en 2015, a été condamné à une amende de 1,125 million d'euros. Huit anciens responsables, dont l'ancien PDG Bruno Lafont, ont été reconnus coupables de financement du terrorisme. Bruno Lafont a écopé de six ans de prison et a été conduit manu militari à l'issue de l'audience. La défense a immédiatement fait appel de cette décision.

« Personne morale » : un récit littéraire révulsant

Publié il y a près de deux ans aux éditions Actes Sud, « Personne morale » de Justine Augier offre un récit littéraire bien mené et profondément révulsant. L'ouvrage dévoile comment Lafarge, érigé en personnage monstrueux, a collaboré avec des groupes terroristes, dont l'organisation État islamique (EI). Cette complicité visait à maintenir l'activité de l'usine de Jabaliya entre 2012 et 2014, durant la guerre civile syrienne, alors que d'autres grandes entreprises quittaient le pays.

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L'écrivaine décrit une relation sonnante et trébuchante, concrétisée par des dons colossaux d'argent, motivés par le sacro-saint principe du business as usual. Dans son livre, elle met en lumière le travail de trois jeunes juristes, à l'origine de la plainte déposée à l'été 2016. Ces avocates, travaillant dans un modeste bureau étouffant de chaleur près de la rue Saint-Lazare à Paris, ont fait du droit leur ligne directrice absolue.

Le potentiel criminel de la langue managériale

Justine Augier insiste sur un aspect crucial observé durant le procès : le potentiel criminel de la langue managériale. Elle explique comment ce langage, caractérisé par son abstraction et son euphémisme, a permis de masquer des actes répréhensibles sous des termes techniques et aseptisés. Cette rhétorique a facilité la prise de décisions ayant conduit au financement du terrorisme, en évitant toute confrontation directe avec la réalité morale des actions entreprises.

L'autrice souligne que cette langue, omniprésente dans les multinationales, sert souvent à diluer les responsabilités et à normaliser des pratiques illégales. En suivant le procès, elle a constaté comment les anciens dirigeants de Lafarge utilisaient ce vocabulaire pour justifier leurs agissements, transformant des crimes en simples « décisions stratégiques » ou « ajustements opérationnels ».

Une affaire aux ramifications internationales

Cette affaire dépasse largement le cadre national, touchant à des enjeux géopolitiques majeurs. Le financement du terrorisme en Syrie par une entreprise française illustre les complexités des conflits modernes et l'implication parfois trouble des acteurs économiques. Le procès Lafarge sert de révélateur sur les limites de la régulation des multinationales et sur les défis de la justice face à des crimes transnationaux.

Justine Augier, à travers son œuvre et son témoignage, invite à une réflexion profonde sur l'éthique des affaires et la responsabilité des entreprises. Son analyse met en garde contre les dangers d'une langue qui, en évacuant l'humain, ouvre la voie à des dérives criminelles. Le procès Lafarge, avec ses condamnations sévères, marque peut-être un tournant dans la manière dont la justice aborde la complicité des entreprises avec le terrorisme.

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