Procès historique en France pour génocide des Yézidis : le calvaire des femmes réduites en esclavage
Procès historique en France pour génocide des Yézidis

Procès historique en France pour le génocide des Yézidis

Vingt. Ce chiffre hante Aïda*, survivante yézidie qui a été la propriété de vingt djihadistes différents. Enceinte de quatre mois en août 2014, elle a vu l'enfer s'abattre sur sa communauté du Sinjar en Irak. Comme trois autres plaignantes au procès, elle demande que son identité, sa ville de résidence et même le pays où elle est réfugiée restent confidentiels, encore traumatisée par ce qu'elle a enduré sous la férule de l'organisation terroriste État islamique.

La mécanique infernale de l'asservissement

Quand les terroristes sont arrivés dans son village, ils ont appliqué le même schéma que dans toutes les localités yézidies : séparation des femmes des adolescents et des hommes, ces derniers destinés à la conversion ou à l'exécution. Les garçons prépubères pouvaient être « convertis de force puis intégrés à la structure militaire de l'EI par un endoctrinement intense », selon l'acte d'accusation de la justice française. Les jeunes filles pubères, quant à elles, étaient vouées au même sort que leurs mères.

À 35 ans, mère de trois enfants, Aïda a été emmenée en Syrie avec des dizaines de compatriotes pour être vendue, offerte ou échangée. Elle est passée de mains en mains comme du bétail, réduite au rang d'objet par des hommes de l'État islamique. Un commerçant syrien, un Saoudien, ou encore cet Allemand d'origine turque établi à Raqqa qui a versé 10 200 dollars pour se « l'offrir ».

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La séparation familiale et les violences

Au moment des rapts, son fils aîné avait 14 ans et ses deux filles, enlevées avec elle, avaient 10 et 4 ans. Après leur séparation, Aïda a appris que sa fille aînée avait été violée. Cette mère de famille a elle-même subi différents sévices : battue, violée, ballottée de lieu en lieu, avant de recouvrer la liberté en octobre 2016. Elle a pu retrouver son fils aîné, rescapé du massacre de son village.

Le bourreau français jugé par défaut

Comme d'autres femmes yézidies, Aïda a reconnu l'un de ses bourreaux sur une vidéo de propagande de l'EI montrant un homme faisant exécuter un otage par un enfant de 11 ans. Cet homme, Sabri Essid, Français radicalisé à Toulouse dans la filière salafiste d'Artigat, a rejoint les rangs de l'EIIL début 2014 puis l'Amni, la branche chargée de la sécurité et du renseignement. Aujourd'hui présumé mort, il est jugé par défaut par la cour d'assises de Paris pour génocide, crimes contre l'humanité et complicité de ces crimes.

Ce procès est une première en France. « Au début, les poursuites engagées dans l'Hexagone contre les djihadistes étaient exclusivement fondées sur des qualifications terroristes », explique Me Clémence Bectarte, conseil des quatre rescapées parties civiles. « Il n'y a pas eu d'enquête de la Cour pénale internationale sur le génocide des Yézidis. C'est important que la France reconnaisse qu'elles ont été victimes d'un système génocidaire qui a théorisé, réglementé, systématisé l'asservissement de la communauté yézidie. »

Un système industrialisé d'esclavage

Aïda affirme que Sabri Essid, désigné sous la kunya Abou Doujanah, l'a achetée en 2015 avec sa plus jeune fille et son nourrisson, puis vendue à un autre geôlier. Elle est devenue sa propriété en même temps qu'une autre esclave, Alma*, toutes deux s'ajoutant à Nadiya*, une première victime déjà entre ses mains.

Nadiya*, présente au procès, témoignera de son calvaire. Enlevée à 20 ans alors qu'elle était mère d'une petite fille, elle a été la possession de neuf hommes différents, dont un Saoudien qui l'a achetée aux enchères contre une voiture et une arme, et qui l'a violée à plusieurs reprises pour qu'elle tombe enceinte. C'est cet homme qui l'a ensuite vendue à Sabri Essid, qu'elle accuse de l'avoir également violée avant de la revendre.

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L'esclavage était organisé et légalisé par l'EI. « On a des jugements de tribunaux de Daech comportant des actes de propriété, de vente et d'achat de femmes yézidies et d'enfants », précise Me Clémence Bectarte. Le numéro de l'automne 2014 de Dabiq, média de propagande de l'organisation, justifiait l'asservissement des Yézidis considérés comme hérétiques. Différentes Fatwas et directives internes réglementaient les rapports sexuels avec ces captives, les viols, les punitions et les mariages forcés.

Un document diffusé en décembre 2014 par l'EI soulignait « une baisse importante des ventes, ce qui a une répercussion sur les revenus de l'État islamique », listant les prix fixes pour les femmes selon leur âge, « sous peine de mort ». L'organisation « mettait 80 % des femmes et des filles à disposition de ses combattants », selon un rapport de la Commission d'enquête internationale sur la Syrie. Cette politique visait aussi à accroître la « descendance des musulmans », selon un rapport du Mécanisme international créé par l'ONU.

Les séquelles du traumatisme

Pour l'accusation, Sabri Essid a joué un rôle actif dans la politique d'asservissement des Yézidies, achetant, détenant et vendant au moins quatre captives identifiées. Aïda décrit son geôlier comme « un homme au cœur dur » qui ne les soignait pas quand elles étaient malades et ne leur donnait pas assez à manger, sauf la semaine où il était sur le point de les vendre.

Les viols systématiques relèvent de la torture et ont « largement participé au sentiment d'humiliation, de perte de dignité et de valeur des victimes yézidies », rendant difficile leur retour dans la communauté. Aïda se dit aujourd'hui « brisée », souffrant de séquelles physiques permanentes.

Les analystes chiffrent à 400 000 le nombre de Yézidis déplacés par l'EI, à 5 000 le nombre de morts de cette communauté exécutés ou décédés des suites de l'attaque d'août 2014, et à environ 5 000 le nombre de Yézidis asservis. Ce procès historique représente un pas crucial vers la reconnaissance officielle de ce génocide et des crimes systématiques perpétrés contre cette minorité religieuse.