Procès historique à Privas : la Famille Missionnaire de Notre-Dame face à la justice
Le tribunal correctionnel de Privas, en Ardèche, est le théâtre d'une audience exceptionnelle depuis lundi. La Famille Missionnaire de Notre-Dame (FMND), une congrégation catholique dirigée par Gérard Pinède (père Bernard en religion), ainsi que son père supérieur, doivent répondre d'abus de faiblesse sur des religieux. Cette affaire, qui mobilise l'attention des milieux ecclésiastiques et judiciaires, trouve son origine dans un signalement discret remontant à 2020.
Une enquête lancée par les évêques français
En 2020, dans un geste marquant une rupture avec les pratiques passées, la cellule en charge des dérives sectaires de la Conférence des évêques de France a saisi les policiers de Nanterre. Elle alertait sur de possibles abus au sein de la FMND, une communauté implantée à Saint-Pierre-de-Colombier, dans l'arrière-pays ardéchois. Six ans plus tard, ce signalement a conduit à la comparution de la congrégation et de son dirigeant.
« Vous dites que ce procès est une attaque contre la liberté religieuse. Mais en tant qu'homme d'Église, comment vivez-vous que cette enquête ait démarré par une saisine des évêques pointant des phénomènes d'emprise ou de prosélytisme exacerbé au sein de votre communauté ? » a interrogé ce mercredi la procureure Céline Nainani. Gérard Pinède, visiblement surpris, a répondu : « Je suis surpris de l'apprendre. Je ne comprends pas. »
Témoignages poignants d'évêques sur des pratiques alarmantes
À la barre, Mgr Jean-Louis Balsa, évêque d'Albi et ancien évêque de Viviers de 2015 à 2023, a livré un témoignage saisissant. Il a décrit comment, dès les premiers mois de sa fonction, il a été contacté par des religieux en détresse. « Il avait peur. Il voulait partir de la communauté mais il ne savait pas comment faire. Il m'a demandé de le voir en cachette », a-t-il raconté à propos du frère E.
Un autre religieux, le frère K., l'a appelé un soir en se cachant en forêt avec un portable obtenu clandestinement. « Il me dit quelqu'un vient, j'ai peur d'être démasqué », a relaté Mgr Balsa. Lors d'une rencontre secrète, le frère K. a exprimé son désarroi : « il m'explique qu'il a été mis en demeure de s'expliquer devant ses supérieurs pour avoir parlé à l'évêque. Il me dit : 'je ne sais plus comment faire'. Il était rongé par la culpabilité de vouloir partir, persuadé d'être damné. Il parlait de suicide pour éviter le diable. Sa famille qui était proche de la communauté était elle aussi persuadée qu'il était possédé ».
Face à cette situation, l'évêque a organisé l'exfiltration du frère K., en simulant un rendez-vous à l'évêché. « Nous lui avons procuré un passeport et il est parti quelque temps au Maroc. J'ai dit à père Bernard : 'il ne rentre pas à la communauté, il reste avec moi'. Il était furieux », a-t-il affirmé.
Des mécanismes d'emprise dénoncés
Mgr Balsa a également transmis des signalements au parquet et au Vatican, suivant la consigne de la Conférence des évêques de France de ne plus régler les affaires en interne. Il a détaillé des pratiques inquiétantes : « Les témoignages que j'ai reçus évoquaient un mélange entre ce que nous appelons for interne et for externe. On apprend que certains religieux étaient amenés à se confesser au père supérieur. Or, on ne peut être à la fois celui qui recueille les choses les plus intimes des personnes et celui qui préside à l'organisation de la communauté. Ils étaient à nu devant celui qui décide ».
La procureure a insisté sur les termes utilisés dans la saisine initiale : « La saisine utilise des mots plus forts : il s'agit de mécanisme d'emprise et de prosélytisme exacerbé ». Gérard Pinède a semblé ignorer ces formulations, demandant : « Prosélytisme exacerbé, qu'est-ce que ça veut dire ? ».
Défense de la FMND et contre-témoignage
La défense de la FMND, menée par Me Triomphe, a tenté de minimiser les accusations. Interrogé sur les propos du frère K. concernant le suicide, l'avocat a objecté : « Frère K. a finalement dit qu'il n'avait jamais pensé à la mort ». Mgr Balsa a alors produit des notes écrites, citant le religieux : « 'ils n'ont cessé de me mettre en garde contre le péché d'orgueil qui peut conduire à la damnation éternelle. Je supplie mon seigneur de me reprendre auprès de lui. Si je suis l'instrument du diable, je préfère être retiré par Dieu' ». Me Triomphe a rétorqué : « Vous voyez, il pense à mourir, pas à se suicider ».
Pour sa part, la FMND a fait témoigner Mgr Bernard Ginoux, ancien évêque de Montauban à la retraite, plus favorable à sa cause. Il a assuré à la barre : « Ce que j'ai vu. Selon la constitution de la communauté, ce que demande l'église, je n'ai pas vu de défaillance », et a nié avoir constaté des phénomènes d'emprise lors de ses visites en Ardèche. Interrogé sur les sources de son opinion, il a simplement répondu : « Ce que j'ai vu ».
Ce procès met en lumière les tensions au sein de l'Église catholique française, entre une volonté de transparence et la protection des communautés religieuses. Les débats se poursuivent à Privas, où la justice doit déterminer si les pratiques de la FMND relèvent bien de l'abus de faiblesse.



