Le procès d'Avignon révèle les mécanismes psychologiques d'un double infanticide
Mardi, le tribunal d'Avignon a été le théâtre d'une audience particulièrement éprouvante où trois expertes psychologues ont détaillé le profil psychologique d'Aurélie S., 44 ans, jugée pour avoir tué deux de ses nourrissons et les avoir congelés. L'accusée, examinée à différents moments de la procédure, a été décrite comme une femme "fermée", "carencée" affectivement et "inexpressive". La mère de famille, qui encourt la perpétuité, nie catégoriquement avoir tué ses bébés.
Une enfance sans repères féminins
Les expertes ont mis en lumière une enfance marquée par des relations difficiles avec sa propre mère, dont elle n'est jamais parvenue à s'éloigner. Elles ont conclu qu'Aurélie S. avait grandi sans aucun "repère féminin", ce qui a profondément influencé son développement affectif. Adulte, elle a enchaîné des relations amoureuses complexes avec des hommes violents ou fuyants, totalement incompatibles avec son désir de fonder une famille. Selon son propre récit, les hommes "se volatilisent dès qu'un bébé est là".
Le paradoxe de la "maman lionne"
L'accusée se présente pourtant comme une "maman lionne", affirmant faire "tout pour ses filles", aujourd'hui âgées de 13 à 23 ans. Cette autoperception est radicalement contestée par les psychologues, qui notent qu'Aurélie S. "réécrit son histoire". Une fois le bébé né, expliquent-elles, "les hommes n'ont plus de place, elle veut l'enfant pour elle seule, elle se sent forte de cela".
Les expertes assurent qu'elle se trouve "dans une toute-puissance maternelle, avec le pouvoir de donner la vie et la mort". L'une d'elles va même plus loin en affirmant, après avoir "pesé ses mots", qu'"elle a une incapacité à être mère" car "ses enfants, c'est plus des objets, ses objets, ses choses…".
Grossesses non désirées et déni total
Aurélie S. entretient un rapport profondément ambivalent à la grossesse. Bien qu'enceinte à huit reprises, elle décrit chaque fécondation comme des "accidents". Ces grossesses non désirées, survenant dans des couples fragiles, ont été difficiles à assumer, notamment en raison du cadre catholique très rigide dans lequel elle a grandi selon les experts.
Concernant les deux bébés retrouvés congelés par les gendarmes en 2022, ils n'avaient "pas de père potentiel" selon une psychologue, et dans son esprit "ils ne pouvaient donc pas exister". Pour le deuxième bébé, les experts ont diagnostiqué un "déni total" de grossesse. Son dernier accouchement s'est produit un soir sur son canapé, "sans avoir eu de signaux de son corps sur une grossesse".
L'effet sidérant de l'accouchement
Interrogées sur l'effet psychique d'un accouchement après déni de grossesse, les psychologues ont évoqué "un effet sidérant". Ce choc violent a conduit à une situation où, "face à une réalité insupportable, un effroi, on veut stopper en urgence". La mère s'est alors empressée de cacher le petit corps, de mentir à ses filles et d'effacer les traces de l'accouchement. "Il ne s'agit pas de tuer mais d'arrêter, de figer", assure une psychologue, pour qui "le congélateur trouve alors son sens".
Des causes de mort indéterminées
Les experts n'ont pas réussi à déterminer avec certitude les causes exactes de la mort des nourrissons. Plusieurs hypothèses sont envisagées :
- Une chute accidentelle
- Des coups violents
- Une absence de soins médicaux
- Des traumatismes liés à l'accouchement
Les psychologues sont cependant certains que les deux bébés sont nés vivants. "Dans les deux cas, le résultat est le même", déplore la présidente du tribunal Laurène Dorlhac : "ils ont fini dans le congélateur".
Ce procès continue de révéler la complexité psychologique d'un drame familial qui défie la compréhension, mettant en lumière les mécanismes du déni, de la toute-puissance maternelle et des traumatismes transgénérationnels.



