Ils sont des centaines, chaque jour, à se presser dans les grandes villes, à vélo ou à scooter, prenant souvent d’énormes risques sur la route, pour déposer les repas de leurs clients, pendant que ces derniers suivent leur avancée sur l’écran de leur smartphone. Leurs difficiles conditions de travail (horaires à rallonge, santé dégradée, faible salaire…) ont été documentées dans plusieurs études. D’après la dernière en date, publiée fin mars par l’ONG Médecins du Monde, les livreurs des plateformes en France travaillent « en moyenne 63 heures par semaine, pour 1 480 euros bruts par mois ».
Un mois plus tard, mercredi 22 avril, la Maison des livreurs, à Bordeaux, la Maison des coursiers, à Paris, et les associations d’aide aux livreurs, Amal et Ciel, ont porté plainte contre la plateforme britannique Deliveroo et le géant américain Uber pour « traite d’êtres humains ». Dans un communiqué, elles dénoncent une exploitation systématique des livreurs, les contraignant à des conditions de travail indignes et à une dépendance économique totale.
Une plainte historique
Cette plainte, déposée au pénal, vise à faire reconnaître juridiquement que les pratiques des plateformes relèvent de la traite des êtres humains, définie par le code pénal comme le recrutement, le transport, le transfert, l’hébergement ou l’accueil de personnes à des fins d’exploitation. Me Thibault Laforcade, avocat des associations, explique : « C’est une façon d’arrêter de fermer les yeux sur une situation parfaitement intolérable. Les livreurs sont piégés dans un système où ils n’ont aucun droit, aucune protection sociale, et sont soumis à des algorithmes qui les poussent à toujours travailler plus pour un revenu dérisoire. »
Des conditions de travail alarmantes
Les études récentes confirment le caractère systémique de l’exploitation. Selon Médecins du Monde, 70 % des livreurs déclarent avoir subi un accident du travail, et plus de la moitié souffrent de troubles musculo-squelettiques. Le salaire moyen, après déduction des frais, tombe souvent en dessous du Smic horaire. Les livreurs, majoritairement issus de l’immigration, sont souvent sans papiers ou en situation précaire, ce qui les rend particulièrement vulnérables.
Les associations pointent également du doigt les pratiques de déconnexion forcée et les sanctions arbitraires. « Les plateformes imposent des objectifs impossibles à atteindre, et si un livreur ne les respecte pas, il est tout simplement déconnecté de l’application, sans aucune explication », témoigne un livreur parisien sous couvert d’anonymat.
Une réponse des plateformes attendue
Uber Eats et Deliveroo n’ont pas encore réagi officiellement à cette plainte. Par le passé, elles ont toujours défendu leur modèle, affirmant offrir une flexibilité inégalée aux travailleurs. Cependant, de nombreuses voix s’élèvent pour réclamer une régulation plus stricte du secteur. En France, une proposition de loi visant à requalifier les livreurs en salariés est en discussion au Parlement.
Cette plainte s’inscrit dans un mouvement plus large de contestation des conditions de travail dans l’économie des plateformes. Aux États-Unis, plusieurs procès ont déjà eu lieu, et l’Union européenne prépare une directive sur les travailleurs des plateformes numériques.
Pour Me Laforcade, l’enjeu est clair : « Il ne s’agit pas seulement de quelques cas isolés, mais d’un système qui, par sa structure même, conduit à l’exploitation. La qualification de traite des êtres humains est la seule à même de rendre compte de la gravité des faits. »



