Bertrand Badie : le conflit Israël-Iran risque de créer un chaos
Badie : le conflit Israël-Iran risque de créer un chaos

Derrière le paravent nucléaire, l'objectif de chaos

Dans un entretien accordé à Manuel Cudel, le professeur émérite à Sciences Po Paris, Bertrand Badie, spécialiste reconnu des relations internationales et auteur de L'Art de la paix (Flammarion), livre une analyse approfondie du conflit entre Israël et l'Iran. Selon lui, les frappes israéliennes ne visent pas seulement le programme nucléaire iranien : elles cherchent à affaiblir l'armée, le pouvoir politique et l'économie du pays, tout en semant la panique parmi la population civile. "Derrière le paravent nucléaire, il y a l'idée de créer une situation de chaos", affirme-t-il.

Badie souligne que ces attaques ne peuvent qu retarder le programme nucléaire iranien, sans l'annuler. Les installations souterraines de l'Iran sont hors de portée des armes israéliennes, seuls les États-Unis disposant des bombes pénétrantes nécessaires. De plus, l'idée d'une menace existentielle pour Israël est exagérée : même si l'enrichissement de l'uranium atteint des niveaux préoccupants, l'opérationnalisation d'armes nucléaires par Téhéran est loin d'être acquise. "Chacun sait que détruire Israël conduirait immédiatement à une destruction de l'Iran", rappelle-t-il.

Scénarios d'évolution : escalade, effondrement ou négociation

Le premier scénario envisagé par Badie est celui d'une escalade menant au blocage du détroit d'Ormuz, ce qui menacerait 20 % de la consommation mondiale de pétrole. Cela provoquerait une crise systémique, touchant aussi bien la France que les États-Unis et la Chine, très dépendants de cette ressource. Le deuxième scénario serait un effondrement non contrôlé du régime iranien, risquant de déboucher sur une guerre civile à la libyenne, avec éclatement du pays. "Jamais un changement de régime n'a pu être réalisé de manière positive sous la pression internationale", prévient-il.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Troisième possibilité : Téhéran pourrait monnayer la crise pour obtenir une position plus favorable dans les négociations, en échangeant la modération de ses répliques contre des levées de sanctions et un accord nucléaire acceptable. Badie appelle les puissances européennes à cesser de soutenir inconditionnellement Israël dans cette escalade : "Les situations de drame permettent de changer le plomb en or, mais il faut pour cela que les puissances européennes cessent de dire qu'Israël a tous les droits de se défendre".

Le rôle embarrassant de Donald Trump

Bertrand Badie analyse la position de Donald Trump : il est en situation d'humiliation, car l'initiative de Netanyahou a bouleversé ses plans de négociation avec l'Iran. "C'est une façon pour Netanyahou de dire que c'est lui qui dirige au Moyen-Orient, pas le président des États-Unis". Cette situation met également Trump en délicatesse avec ses alliés arabes du Golfe, qui craignent de payer les frais du conflit.

Risque nucléaire et implications internationales

Concernant un éventuel dérapage nucléaire, Badie estime que le risque écologique lié aux frappes sur les installations iraniennes est faible, l'AIEA étant rassurante. Le risque nucléaire militaire ne pourrait venir que d'Israël, mais son intérêt stratégique reste à démontrer. Enfin, il déplore que le conflit renforce le clivage entre l'Occident et le Sud global, les pays du Sud dénonçant massivement l'attaque israélienne. "Poutine peut se frotter les mains", conclut-il.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale