Michel Neyret, ex-star de la PJ lyonnaise, observe le procès de son ancien collègue
Neyret observe le procès de son ancien collègue de la PJ

L'ancien commissaire Michel Neyret observe le procès de son ex-collègue François Thierry

Star déchue de l'antigang et de la PJ lyonnaise, Michel Neyret suit avec une attention particulière le procès de son ancien collègue François Thierry. À son tour soupçonné d'avoir basculé, l'ex-grand patron de la lutte antidrogue est jugé à Bordeaux. Patron de la Brigade de recherche et d'intervention (BRI) et numéro deux de la prestigieuse PJ lyonnaise, l'ex-commissaire avait achevé sa carrière derrière les barreaux, condamné en 2018 à deux ans et demi de prison ferme pour corruption.

S'il n'est pas tout à fait surpris par le sort de François Thierry, ancien directeur de l'Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (Octris), accusé de complicité de trafic de drogue, Michel Neyret défend toujours la cause des indics. Entre pragmatisme et romantisme, celle aussi d'une police à l'ancienne.

Une vie de « petit retraité » après la chute

Privé du jour au lendemain de votre insigne autant que de votre superbe, vous passez depuis votre vie à la réception d'un hôtel près de Lyon… Comment supporter cette vie de « petit retraité » ?

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« Un hôtel qui est aussi ma maison, puisqu'il appartient à ma femme depuis de longues années. Alors je donne un coup de main à l'accueil et pour l'entretien du parc. Si certains clients sont surpris de me découvrir en train de préparer le petit-déjeuner, d'autres réservent une chambre pour cette raison, histoire de me faire dédicacer un livre. »

« Lorsque j'étais encore flic, je n'acceptais pas l'idée d'être un jour privé de cette adrénaline. Mais six mois passés dans une cellule m'ont aidé à faire le deuil du métier. J'ai touché du doigt la futilité des convictions quand, après s'être battu pour protéger la société, vous vous retrouvez à votre tour en prison. Malgré tout, j'entretiens encore des relations avec beaucoup de policiers en activité, l'occasion d'évoquer le bon vieux temps qu'était la PJ avant sa réforme. »

Le cas François Thierry : entre griserie et faiblesse opérationnelle

Les juges admettent ne pas avoir décelé de mobile derrière la dérive de François Thierry. Le soupçonnez-vous d'avoir basculé du côté obscur, ou bien de s'être laissé enivrer par l'ampleur des saisies qui lui étaient promises ?

« Je ne pense pas que François ait eu un intérêt financier personnel. J'imagine qu'il s'est senti comme moi, grisé par le succès, en confiance absolue avec Sofiane Hambli – son informateur – à l'heure d'organiser cette livraison surveillée depuis l'Espagne. Mais bon, dans son affaire les quantités sont tout de même hors norme, on parle de dizaines de tonnes de cannabis, et le dispositif de surveillance à ce point léger qu'une bonne partie de la came s'est retrouvée dans la nature. »

Lors d'un premier procès visant François Thierry, l'ancien procureur Molins l'avait tancé en rappelant qu'un informateur devait « donner des choses plus lourdes et plus graves que celles qu'il commet ». N'est-ce pas le péché originel de ce dossier ?

« Par définition, l'indic a des ennuis avec la justice. Mieux, plus ses ennuis sont gros, plus ce qu'il peut nous apporter l'est. Mais quand l'informateur est le voyou le plus important du réseau, ça devient un peu chiant en effet. Ceux que j'essayais de recruter ne s'occupaient que de logistique, conduire un véhicule, fournir un box ou louer une maison. Au max, ils achetaient une certaine quantité de drogue pour savoir quand elle arriverait en France. »

« Or il semble établi que Sofiane Hambli jouait un rôle majeur dans l'approvisionnement de cannabis en Europe. Déontologiquement, c'est compliqué, puisque l'œuvre de la police reste de démanteler un réseau, interpeller son chef, et certainement pas de donner naissance à un trafic. »

Les opérations « Myrmidon » : arme fatale ou remède pire que le mal ?

Ces livraisons surveillées, surnommées opérations « Myrmidon », ont fait la réputation de l'Octris. Arme fatale, ou bien remède pire que le mal quand autant de drogue disparaît en contrepartie ?

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« C'est une pratique courante, à condition d'avoir l'accord du parquet de la juridiction où la came entre sur le territoire, et celui de son lieu de destination. Sauf que, j'insiste, la surveillance a été particulièrement défectueuse dans l'affaire jugée à Bordeaux. Aucune photo, aucune plaque d'immatriculation relevée lorsqu'un semi-remorque fait escale dans un entrepôt de la banlieue lyonnaise, là où les trafiquants viendront se servir dans les grandes largeurs. »

« A minima, le patron de l'Office a péché par naïveté, peut-être roulé dans la farine ou bien, comme moi, victime d'une escroquerie à l'amitié. Mais quelle faiblesse opérationnelle quand même… »

La frontière entre flic borderline et ripou

Vous-même aviez admis avoir franchi la ligne blanche, jamais en revanche avoir basculé. Quelle différence entre un flic borderline et un ripou ?

« L'enrichissement personnel. Certes les juges ont considéré que mes méthodes étaient en dehors de la loi, que je m'étais permis trop de choses, mais en ne m'infligeant pas d'amende au moins ont-ils reconnu que l'argent n'avait jamais été mon moteur. Encore une fois, je reconnais une forme d'abandon, je jouissais d'une telle reconnaissance professionnelle que je me sentais intouchable. »

La nuance, parfois, paraît mince…

« Borderline, c'est être en dehors des clous afin d'arracher un résultat magnifique pour le service. Savoir calculer le bon ratio entre intérêt et entorse. À l'inverse, le ripou est animé par l'envie de s'en mettre plein les poches ; voilà pourquoi je ne supporte pas que cette image me colle à la peau. »

Avouant une fuite en avant, Michel Neyret se défend toujours d'avoir basculé du côté obscur de la force.

Le glas d'une police à l'ancienne ?

Dans votre guerre contre le crime, la fin semblait justifier tous les moyens. Votre chute et celle de François Thierry ont-elles sonné le glas de cette police ?

« J'ai initié des générations au culte du renseignement et à la culture de l'informateur. Aujourd'hui, celui qui est capable d'avoir un indic est hélas considéré comme un flic un peu pervers. Or il s'agit d'un talent rare. À l'époque, parmi la quarantaine de fonctionnaires que je dirigeais à la BRI, seule une poignée avait cette sensibilité. »

« Moi-même, durant toute ma carrière je n'ai eu que quatre informateurs, des pierres brutes et précieuses qu'il faut façonner. Une vie professionnelle entière pour construire cette relation très personnelle, presque amicale et que, souvent, les institutions ne comprennent pas. Pourtant nous avons plus que jamais besoin de la confiance des magistrats afin de protéger les indics. Regardez la DZ Mafia, au moindre soupçon, c'est la mort assurée. »

« À vouloir cette police aseptisée et frileuse, nous avons beaucoup perdus en matière de lutte contre un grand banditisme qui dispose de moyens colossaux pour échapper aux investigations traditionnelles. D'autant qu'à l'inverse des États-Unis, l'infiltration par des policiers n'est pas très développée en France. »

Les nouvelles règles : protection ou entrave ?

Depuis votre condamnation, les règles ont évolué : un chef de service ne peut plus directement traiter avec un informateur. Une bonne chose ?

« Mais l'informateur n'est pas une marchandise ! Comment imaginer que celui qui vous connaît personnellement puisse accepter d'être redirigé vers un autre agent traitant ? La confiance est souvent affaire d'exclusivité. »