Manon Cormier : avocate, féministe et résistante bordelaise oubliée
Manon Cormier : avocate, féministe et résistante

Manon Cormier, née le 27 août 1896 à Bordeaux, est morte le 27 mai 1945 des suites de sa déportation. Son parcours exceptionnel et méconnu a été retracé par l'historien Bernard Lachaise dans un ouvrage paru en 2016. À l'occasion de l'anniversaire de sa mort, nous republions un article qui retraçait sa vie.

« C'est une figure féminine si oubliée que c'en est choquant ! » Bernard Lachaise ignorait lui-même une bonne part de la vie de Manon Cormier et éprouve une légitime fierté d'avoir tiré de l'ombre un personnage dont le rôle en faveur de l'émancipation des femmes fut aussi important que son parcours d'avocate au service des pauvres et son courage de résistante déportée.

Une illustre inconnue

Si une rue de Bordeaux (au Parc Lescure) et un collège à Bassens (commune dont son père Jules Cormier fut maire de 1922 à 1925) portent son nom, Manon Cormier reste une illustre inconnue. Elle figure bien sur une plaque au Panthéon parmi d'autres « écrivains résistants », mais cela n'a pas suffi à rendre sa visibilité à une femme au parcours singulier.

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« Je connaissais son passé de résistante mais pas son action de juriste au sein du mouvement féministe », souligne l'historien bordelais qui a épluché toutes les archives publiques (les privées sont très rares) concernant cette fille de la petite bourgeoisie protestante. Après sa scolarité au lycée de jeunes filles de la rue Mondenard (l'actuel lycée Camille-Jullian), elle fut une des premières étudiantes à la faculté de droit de Bordeaux avant 1914, puis une des premières Françaises (avec une autre Bordelaise, Clémence Vogée-Davasse) à décrocher le titre d'avocat, enrichi en 1932 par un doctorat en droit.

La « petite Vérone »

À une époque où le barreau ne comptait qu'une infime légion féminine, Manon Cormier n'a pas fait une « carrière » classique. Cette célibataire vécut toute sa vie chez ses parents, question de milieu social peut-être, mais surtout par choix d'agir en faveur des justiciables les plus modestes : « Sa principale activité au barreau bordelais se fit au bureau des consultations gratuites, qu'on appelle de nos jours l'aide juridictionnelle », précise Bernard Lachaise.

C'est aussi parce que Manon Cormier avait choisi de consacrer son énergie à la cause des femmes. « Les Bordelais l'avaient surnommée "la petite Vérone", par allusion à Marie Vérone, fondatrice de la Ligue française pour le droit des femmes, dont Manon a créé la section girondine », explique l'historien. Le principal combat de cette Ligue consistait à obtenir le droit de vote des femmes. L'histoire a retenu l'exclamation de sa dirigeante en 1921, quand la Chambre retoqua la mesure tant attendue : « Vive la République quand même ! ».

Militante jusqu'au bout

À la suite de « Madame Quand même », Manon Cormier multiplia les initiatives en faveur des femmes, fondant notamment en 1938 la section bordelaise du « Soroptimist », un club d'entraide féminin créé en 1921 aux États-Unis, qui compte toujours quelques dizaines de membres à Bordeaux. À sa mort en 1945, elle eut tout de même la joie – hélas pas assez savourée – de voir enfin reconnu le droit des femmes à participer aux élections.

« On avait même inscrit d'office son nom sur une liste pour les municipales à Bordeaux alors qu'elle n'était pas rentrée de déportation », précise l'historien, qui se dit certain que Manon Cormier se serait lancée en politique si elle n'était pas décédée le 27 mai 1945. Les quelques mois passés dans les camps de Mauthausen et Ravensbrück eurent raison de sa santé. Lors de son arrestation par la Gestapo en 1943, elle était chef de bureau au ministère de l'Agriculture et du ravitaillement (poste rare à l'époque pour une femme) et collaborait au réseau Bourgois, affilié aux FTP.

En déportation, elle continua son militantisme, projetant d'écrire sur les femmes de la Résistance et sur Manon Roland, grande figure du féminisme. Dans sa jeunesse, elle avait consacré une biographie à Juliette Adam, l'égérie de Léon Gambetta.

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Une vie privée difficile à cerner

« Quelle était sa vie personnelle, sentimentale, ses pensées, ses loisirs ? C'est difficile à savoir car il n'existe pas de sources privées sur Manon Cormier », explique Bernard Lachaise. Deux documents privés très précieux existent néanmoins : le dossier personnel de son père au Crédit lyonnais, dont il était sous-directeur de l'agence de Bordeaux, et la lettre de dix pages qu'elle dicta à sa sœur à son retour des camps, juste avant sa mort. À quoi s'ajoute une carte adressée à son amie Marie Lainé. Malgré ce manque de sources sur la vie intime, l'historien est parvenu, en compulsant et recoupant les nombreuses sources publiques et archives indirectes, à cerner sa personnalité et tracer le portrait vivant d'une femme d'exception.

Au Panthéon, son nom est inscrit sur une plaque dédiée aux écrivains résistants. Mais elle est restée dans l'ombre. « Manon Cormier, une Bordelaise en résistances (1896-1945) », Éditions Confluences, 210 pages, 18 euros.