Un suspect de 79 ans accusé de crimes sexuels sur 89 mineurs et de deux meurtres
Jacques Leveugle, âgé de 79 ans, a été mis en examen et placé en détention provisoire pour des viols et agressions sexuelles aggravés commis sur 89 mineurs entre 1967 et 2022. Le parquet de Grenoble a lancé mardi un appel à témoins concernant cette affaire d'une ampleur exceptionnelle, qui implique également le meurtre de sa mère et de sa tante.
Une enquête ouverte après la découverte de clés USB compromettantes
L'enquête débute en octobre 2023 lorsque le neveu de Jacques Leveugle récupère des clés USB dans sa chambre, y découvrant « des choses manifestement répréhensibles ». Il les remet immédiatement à la brigade de gendarmerie de Vizille, dans l'Isère, ce qui conduit à l'ouverture d'une enquête selon le procureur de Grenoble Étienne Manteaux.
Dans les quinze tomes de matière « très dense », les enquêteurs ont recensé l'évocation de rapports sexuels avec 89 mineurs âgés de 13 à 17 ans dans une dizaine de pays différents. Les enquêteurs espèrent clore l'information judiciaire en 2026 en raison des risques de prescription et de l'âge avancé de Leveugle. Une seule de ses victimes l'avait précédemment dénoncé, dans le Sud-Ouest en 2016, mais la plainte n'avait pas abouti.
Le profil troublant d'un « gentleman boy lover »
Jacques Leveugle est né à Annecy en 1946, a fait des études de lettres et suivi des formations d'éducateur et d'infirmier, jamais achevées. Dans ses mémoires, il se décrit comme un « gentleman boy lover », invoquant la Grèce antique et ses « éphèbes » et citant les auteurs André Gide et Henry de Montherlant.
Il se dit « prodigieusement dégoûté » par l'homosexualité comme par l'hétérosexualité mais reconnaît une « nature particulière » qui le fait « s'attacher brusquement à un garçon au seuil de la puberté » pour s'en détacher « lorsqu'il devient un homme ».
Il use de son « aura extraordinaire de par sa culture et de par son charisme » auprès de jeunes issus de milieux défavorisés, les initiant aux langues étrangères ou à l'architecture, résume Étienne Manteaux qui parle d'un « personnage particulièrement complexe ». Les enquêteurs soupçonnent d'abord « une part de mythomanie » mais Leveugle leur confirme que tout est réel. Il n'avait pas d'antécédent judiciaire.
Un parcours international dans dix pays différents
L'enquête a établi que Leveugle a « sillonné le monde entre le milieu des années 1960 et le milieu des années 2020 » comme enseignant ou éducateur sportif, faisant du soutien scolaire ou encadrant des enfants délinquants.
Outre la France métropolitaine et la Nouvelle-Calédonie, il a circulé dans neuf pays : Algérie, Suisse, Allemagne, Maroc, Niger, Colombie, Philippines, Portugal et Inde. Lorsqu'il est interpellé en février 2024, il vivait principalement au Maroc et revenait à l'occasion chez son frère à Vizille.
Des victimes difficiles à identifier
Bon nombre des victimes n'apparaissent dans les mémoires que par leur surnom ou prénom et sont donc difficiles à identifier. Une quarantaine sur les 89 l'ont été, dont « la plupart a déposé plainte ». Mais seules deux se sont portées partie civile à ce jour. Environ 150 personnes ont été entendues.
Les enquêteurs estiment aussi que certaines victimes peuvent ne pas figurer dans les clés USB, d'où l'appel à témoins les invitant à se manifester. Le colonel de gendarmerie Serge Procédès, commandant de la section de recherches de Grenoble, décrit la « toile tissée par cet homme autour de chacun des jeunes », pour lesquels « il s'investissait intellectuellement mais pour mieux assouvir, derrière, ses pulsions sexuelles ». Les deux tiers des 89 victimes vivent en France.
Deux meurtres familiaux révélés
Les « mémoires » de Jacques Leveugle révèlent aussi qu'il a volontairement donné la mort à deux personnes : sa mère en 1974, en phase terminale d'un cancer à Maisons-Laffitte (Yvelines), puis sa tante en 1992 alors âgée de 92 ans mais sans maladies graves. Franco-Suisse, elle vivait près de Bienne en Suisse.
Il dit les avoir étouffées avec un coussin. Le presque octogénaire « légitime son passage à l'acte en considérant qu'il aimerait bien qu'on lui fasse la même chose » s'il se trouvait en fin de vie. Les deux meurtres font l'objet d'une enquête distincte.
Un appel à témoins lancé pour identifier d'éventuelles nouvelles victimes
Les enquêteurs prévoient également de se rendre au Maroc pour approfondir leurs investigations. Deux numéros verts ont été mis en place : le 0 800 20 01 42 pour l'Hexagone et le 00 687 05 06 00 pour la Nouvelle-Calédonie (appels gratuits). Ces lignes permettent aux victimes potentielles ou aux témoins de se manifester.
Cette affaire d'une complexité rare mobilise les services de gendarmerie et de justice depuis plusieurs mois, avec pour objectif de faire toute la lumière sur les agissements de Jacques Leveugle sur plus d'un demi-siècle et dans plusieurs continents.



