Jack Lang et Jeffrey Epstein : les zones d'ombre d'une relation controversée
Jack Lang et Epstein : les zones d'ombre d'une relation

Une photo qui interroge : Jack Lang et Jeffrey Epstein au Louvre

L'image semble irréelle : Jack Lang et Jeffrey Epstein posent ensemble, tout sourire, devant la pyramide du Louvre en mars 2019. La défense de l'ancien ministre de la Culture face aux accusations de collusion avec le financier pédocriminel est immuable depuis le début de la publication des documents, le 30 janvier, où il apparaît à 685 reprises : il n'avait pas connaissance de la condamnation de celui-ci à dix-huit mois de prison en 2008 pour avoir sollicité une prostituée mineure. Jack Lang assure être « tombé des nues » lorsqu'il a découvert la vérité.

Un contexte déjà lourd en 2019

Pourtant, en 2019, Jeffrey Epstein n'est pas seulement un généreux mécène. Le Miami Herald a publié quatre mois auparavant une enquête accablante : une soixantaine de femmes auraient été victimes de viols et d'agressions sexuelles de sa part. Ces révélations sont reprises mondialement. Elles conduisent à l'ouverture d'une enquête judiciaire, à New York. Elle aboutira à l'arrestation de l'Américain en juillet 2019.

Epstein est par ailleurs un nom familier de la presse britannique depuis au moins 2011, lorsque Virginia Giuffre témoigne des viols que lui aurait fait subir le prince Andrew, avec la complicité de Jeffrey Epstein. Mais, là encore, Jack Lang ne savait pas. « En 2019, les seuls articles sérieux sur Jeffrey Epstein sont publiés dans des journaux locaux américains, explique son avocat, Laurent Merlet, qui défend aussi Caroline Lang. Pourquoi Jack Lang aurait-il dû être mieux informé que deux présidents américains, qui fréquentaient Epstein ? Pourquoi aurait-il dû être le seul à savoir ? »

La relation de proximité avec Caroline Lang

Les courriels mis à disposition par le département de la Justice américain laissent entrevoir une relation de grande proximité entre Jack et sa fille Caroline Lang. L'ex-directrice générale adjointe de Warner supervise parfois l'agenda de son père, organise les rencontres entre lui et Epstein, notamment avec Dominique Strauss-Kahn.

Le 11 janvier 2015, elle écrit un courriel à Jeffrey Epstein, auquel elle joint la une de Paris Match titrée « Le prince Andrew pris dans un scandale sexuel », où Epstein est cité : « Bonjour Jeffrey, j'espère que tu vas bien. Il y a un mauvais article dans Paris Match cette semaine, mais je pense que tu dois être au courant. Donne-moi des nouvelles. Caroline. »

Une société offshore commune

Le « mauvais article » en question n'empêche pas la création, un an et demi plus tard, d'une société offshore dans les îles Vierges américaines par Epstein et Caroline Lang. Le but de la structure, nommée Prytanee LLC : « Favoriser l'acquisition d'œuvres de jeunes artistes », dit aujourd'hui Caroline Lang, dont l'ami Étienne Binant en a été nommé « managing member ».

C'est un courriel de ce dernier, adressé en mars 2018 à Epstein, qui semble démontrer l'implication de Jack Lang dans l'aventure. L'ex-ministre de la Culture recommande en effet la consultation de spécialistes de l'art africain et moyen-oriental. Un autre courriel laisse entendre que les déplacements du président de l'Institut du monde arabe (IMA) ont été payés par Prytanee LLC.

Caroline Lang détenait 50 % des parts de la société, dont elle a demandé la dissolution en 2020, mais affirme n'avoir pas touché de revenus liés à ce compte : « Tous les fonds provenaient de Jeffrey. » Afin de financer deux documentaires, l'un sur le travail de Jack Lang et l'autre sur leur fille disparue, la comédienne Valérie Lang, le couple Lang sollicite aussi Epstein.

Des transactions financières opaques

À partir d'une société offshore, le financier verse en 2018 50 000 euros à une association fondée par trois proches de l'ex-ministre. Le comptable d'Epstein lui confirme par ailleurs deux virements de 50 000 euros pour Caroline Lang en 2013. Pour quelles raisons ? Dans un courriel précédent, Epstein désignait Caroline Lang comme l'une des personnes, avec un certain Jean-Luc et Alex, le chauffeur, qui « règl[ent] les problèmes à Paris ».

D'autres détails sèment le trouble dans la version de la famille Lang : Caroline Lang a commencé sa carrière dans les médias et la communication en 1989 à Londres, dans une des sociétés de Robert Maxwell, le père de Ghislaine, la complice condamnée en 2021 à vingt ans de réclusion pour trafic sexuel.

Le « livre noir » d'Epstein

De surcroît, le carnet d'adresses de Jeffrey Epstein – son « livre noir » – regroupe les coordonnées de l'entourage élargi du financier. Il a été compilé par un membre de son personnel, et porte sur les années 2004-2005. Le nom Caroline Lang y figure avec trois numéros de téléphone pour la joindre, deux à New York et un à Paris.

Une fois qu'ils entrent en contact en 2012, leur amitié décolle rapidement, Epstein proposant de payer à la fille de l'ex-ministre français des cours de natation… L'homme d'affaires a, de plus, légué 5 millions de dollars à son amie parisienne si elle lui survit, ce que Caroline Lang jure avoir toujours ignoré.

L'enquête du Parquet national financier

Le Parquet national financier (PNF) a ouvert une enquête préliminaire pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée » à l'encontre de Caroline et Jack Lang en raison de leurs liens financiers supposés avec Jeffrey Epstein.

Jack Lang : un homme accroché au pouvoir

Malgré les pressions, il aura fallu plusieurs jours à Jack Lang pour proposer, le 7 février, sa démission de l'IMA. Jusqu'au bout, il s'est accroché au pouvoir, comme il le fait depuis qu'il est devenu, en 1978, conseiller de François Mitterrand.

Le voilà lancé. Il lorgne tout, partout, et l'obtient souvent : un siège de conseiller municipal à Paris, puis de député de Loir-et-Cher, puis de maire de Blois, avant de tenter sa chance, en 2000, à l'hôtel de ville de Paris. Il perd tout et reprend son tour de France : le voici député du Pas-de-Calais, et en 2012 candidat aux législatives dans les Vosges, où il est né en 1939.

Une stratégie de harcèlement

Quand Nicolas Sarkozy est élu en 2007, la rumeur envoie le socialiste à la présidence de l'Unesco, à la tête d'une ambassade itinérante avec titre de ministre, à l'ONU… On l'accuse de tourisme électoral ? Toujours affable, Lang laisse dire, assurant à qui veut l'entendre qu'il n'est « candidat à rien ».

Il fait pourtant tout pour être, toujours, dans le paysage. À ses conseillers, le ministre enjoignait de répondre à toutes les sollicitations, à tous les appels, à toutes les lettres. Un jour de 1993, il demande à l'un de ses secrétaires d'État de le remplacer dans un voyage ministériel outre-mer. « Il ne voulait pas s'absenter de Paris plusieurs jours, on ne sait jamais ! » se souvient ce dernier.

Ségolène Royal, qui s'y connaît en autopromotion, a raconté comment Jack Lang s'est imposé dans son équipe de campagne en 2007. « Il a instauré le harcèlement en stratégie de conquête. Dix, vingt, trente coups de fil matin, midi et soir. On a fini par craquer. »

L'inventivité et l'opiniâtreté

La stratégie paie. Jack Lang est depuis plus de quarante ans une star de la politique. Il le doit aussi à son inventivité débordante. L'homme imagine le Grand Louvre, l'Opéra Bastille, la Cité de la musique, la Grande Bibliothèque, la Fête de la musique… Il est aussi, à l'opposé de son image de coureur de cocktails, capable de travailler vingt heures par jour.

En anxieux aux ongles rongés, en débatteur tétanisé à l'idée d'être bousculé, il entend maîtriser tous ses dossiers. Nicolas Perruchot, l'ex-maire de Blois, se souvient que son prédécesseur pouvait répondre du tac au tac à une question sur les ordures ménagères, même s'il ne passait qu'un jour ou deux par semaine en Loir-et-Cher.

Les zones d'ombre et les rumeurs

Même lorsqu'il n'est plus ministre, Lang se démène pour rester dans la lumière. Au Festival de Cannes de 1993, il faudra toute la diplomatie des organisateurs pour demander au couple Lang de quitter la table où est servi un dîner de gala : par un curieux échange de cartons, il avait pris les places de Lise et Jacques Toubon, le ministre de la Culture en exercice.

L'homme qui aime tant le soleil a aussi des zones d'ombre. Peu de politiques ont été, comme lui, l'objet d'autant de rumeurs, comme en 2002 : l'entourage de Jacques Chirac fait courir le bruit selon lequel il aurait été exfiltré du Maroc après une descente de police dans une affaire de mœurs. L'affaire se dégonfle. « J'ai obtenu quatre condamnations pour diffamation dans cette affaire », rappelle l'avocat de Jack Lang.

Les nombreuses affaires financières

Les affaires mêlant pouvoir et argent sont plus nombreuses. Ministre, député, président de l'IMA, Jack Lang est accusé de profiter de ses positions pour éviter de sortir le portefeuille. Dans le milieu du BTP, on se raconte cette histoire : en 1984, Jack Lang commande des travaux dans son nouvel appartement de la place des Vosges, à Paris, acheté, dit-il, un peu plus de 410 000 euros grâce à la vente d'un appartement et à trois prêts. Plutôt que de payer la facture, Lang promet à l'entrepreneur de lui ouvrir les portes des mairies socialistes, où il pourra décrocher des marchés…

Les dettes impayées

En Loir-et-Cher aussi, Lang semble avoir des oursins dans les poches : il laisse une ardoise au Relais de Bracieux, une bonne table proche de Chambord, alors que son épouse, Monique, tente un jour de quitter sans payer, un tas de vêtements sous le bras, la boutique Diva, à Blois. Elle aurait répété la manœuvre dans diverses boutiques de luxe et salons de coiffure à Paris.

À Blois toujours, après avoir été battu aux élections municipales de 2001, Jack Lang invite les habitants à un pot d'adieu. La note du traiteur libanais est envoyée à son successeur, qui n'acceptera de la régler (plus de 22 000 euros) que de guerre lasse, après une bataille judiciaire. Leur comportement se reproduit au Festival de Cannes.

Il y a quelques jours, son président, Pierre Lescure, raconte qu'il n'invite plus l'ex-ministre, car il « laissait des notes impayées importantes dans les hôtels de la Croisette, que le Festival se devait de ne pas assumer ».

Les costumes et les fonds secrets

En 2019, c'est cette fois le PNF – déjà – qui ouvre une enquête préliminaire à l'encontre de Jack Lang. Le ministre aurait reçu de nombreux costumes, notamment de la marque Smalto, sans déclarer ces cadeaux au déontologue de l'Assemblée. Coût total, selon l'enquête : plus de 500 000 euros, entre 2003 et 2018. Là encore, l'enquête est classée.

Quelques années plus tôt, alors qu'il est au ministère de l'Éducation nationale, une autre affaire vise Lang : on l'accuse de conserver pour son usage, et celui de ses officiers de sécurité blésois, un tiers des fonds secrets. Le scandale tourne court : tous les ministères bénéficient alors des mêmes fonds secrets, à usage discrétionnaire.

Le salaire à l'Institut du monde arabe

Lorsqu'il arrive, en 2013, à la tête de l'Institut du monde arabe, Lang est à nouveau sur la sellette. L'hebdomadaire Jeune Afrique révèle que le nouveau président s'est octroyé un salaire de 10 000 euros, à la différence de certains de ses prédécesseurs, bénévoles. Lang se défend, arguant que la somme n'est que de 9 000 euros brut, un salaire moindre que celui de certains présidents antérieurs.

On comprend pourquoi, dix ans plus tard, il fait des pieds et des mains pour conserver son splendide bureau vitré avec vue sur Paris, allant jusqu'à solliciter Brigitte Macron. Cette fois, il n'ira pas au bout de son mandat. Il devait s'achever à la fin de l'année.