Félix Bingui entre dans le box vitré, cheveux coupés ras, pull bleu et tee-shirt blanc. Son visage a changé depuis la dernière photo de lui qui circule dans la presse, datant de 2017. Ses traits ont vieilli, sa masse musculaire a augmenté. Regard droit, fixé sur la présidente, il écoute impassible le rappel des faits reprochés. Il comparaît ce lundi devant la 7e chambre du tribunal correctionnel de Marseille pour son rôle de chef présumé du clan « Yoda », groupe criminel implanté dans la cité de la Paternelle (14e arrondissement) comme son équipe rivale, la DZ Mafia. Entre les deux bandes, la guerre aura fait 49 morts en 2023.
Celui qu’on surnomme « Le Chat » partage le box avec deux autres hommes tandis que sur les bancs, 14 coprévenus supplémentaires comparaissent sous contrôle judiciaire. Deux autres manquent à l’appel, sous mandat d’arrêt, et une des prévenues est également absente pour ce premier jour. Un par un, parfois masqués, ils s’avancent à la barre pour écouter calmement les chefs d’accusation. Tous sont soupçonnés d’avoir participé à l’organisation, au ravitaillement ou au blanchiment de l’argent du narcotrafic. Notamment le réseau alimentant le point de vente de « La Fontaine », dans la cité de la Paternelle entre août 2021 et juin 2023. Ce four, estampillé « la frappe à Yoda », générait jusqu’à 800.000 euros de chiffre d’affaires par jour selon les autorités.
« On se fait influencer »
Après une matinée de procédure, Félix Bingui, natif d’Alès, est revenu sur son parcours personnel marqué par un casier judiciaire bien rempli. L’homme de 36 ans a été condamné à treize reprises, dont plusieurs fois alors qu’il est mineur, pour des faits de conduite sans permis, de vol avec violence et d’escroquerie. Une dérive qu’il impute à ces fréquentations de l’époque. « Dans le quartier, on se fait influencer », reconnaît Félix Bingui. En 2017, il est condamné à quatre ans de prison pour son implication dans le trafic de drogue mené par la bande des Carmes (2e arrondissement), puis il écope de deux ans et demi en 2019 pour détention d’armes.
En prison, il explique se lancer dans le business de l’achat-revente et de la location de véhicules, importés depuis la Suisse. Une activité menée depuis sa cellule, rappelle avec ironie la présidente, qui lui aurait permis d’accumuler un pécule d’environ 50.000 euros, selon son témoignage. Puis il travaille entre 2020 et 2021 dans un fast-food O’Tacos avant de décider de partir vivre à côté de Marbella, en Espagne, avec sa compagne et ses trois enfants âgés aujourd’hui de 12, 11 et 8 ans. Et ce, malgré son interdiction de quitter le territoire. « Je ne me plaisais plus en France », explique le père de famille, qui témoigne avoir été victime d’un braquage à main armée au niveau d’une station d’essence à Romans-sur-Isère en compagnie de son beau-frère. Un « coup dur » qui a précipité son envie d’ailleurs.
Vie à Dubaï et addiction au cannabis
Après quelques mois en Espagne, il se sépare de sa compagne et tente la vie aux Emirats arabes unis, expliquant travailler dans le secteur de la conciergerie. Selon l’enquête patrimoniale, citée par le tribunal, Félix Bingui serait d’ailleurs propriétaire de plusieurs biens immobiliers à Dubaï, dont deux villas achetées sur plan. En juin 2022, il pose ses valises au Maroc, toujours dans le même secteur d’activité selon ses dires. C’est à Casablanca qu’il sera arrêté en mars 2024, alors qu’il faisait l’objet d’une notice rouge Interpol, puis extradé vers la France. Dans le box, il est revenu sur ses quelques mois de détention dans des conditions « très difficiles ». « J’étais placé à l’isolement, avec quarante-cinq minutes de téléphone par semaine », explique-t-il, toujours aussi impassible.
A son arrivée en France, il fait un passage par la prison de Toulon avant d’être transféré dans la prison de haute sécurité de Vendin-le-Vieil. S’il peut faire du sport et des activités, il souffre des parloirs vitrés et de l’éloignement de sa famille. Depuis son incarcération au Maroc, il n’a pas vu ses enfants. « C’est ce qui a le plus dur pour moi », souffle Félix Bingui. Sa voix est si basse que la présidente lui demande à plusieurs reprises de parler dans le micro. Dépendant du cannabis et de la cigarette durant plusieurs années, il assure être passé à la cigarette électronique depuis quelque temps.
« Contraste »
Dans ce dossier, Félix Bingui nie les faits, notamment cette étiquette de tête de réseau. « Il ne conteste pas simplement les faits, il conteste également la façon dont les investigations ont été menées », détaille son avocat Me Philippe Ohayon. « Je suis frappé par le contraste entre ce qu’il se dit et ce qu’il y a dans le dossier », poursuit-il.
Le conseil déplore aussi que les sonorisations des véhicules et des chambres d’hôtel, preuves majeures du dossier, aient été réalisées par un trio d’enquêteurs actuellement mis en examen dans l’affaire Trident. Sa demande de supplément d’informations visant à faire comparaître devant le tribunal les policiers n’a pas été acceptée par la juge. L’audience doit se poursuivre jusqu’au 5 juin prochain.



