Un faussaire présumé surnommé 'Mozart du faux document' clame son innocence
Dans sa cellule de la prison de la Santé, située dans le 14e arrondissement de Paris, François K. rumine amèrement son sort. Depuis plus de deux années, il est pratiquement sans nouvelles de son épouse et de sa fille âgée de onze ans, toutes deux restées en Thaïlande. « Je suis venu en France simplement pour passer des vacances. Je n'ai pas de visites, pas de mandats, pas de cigarettes. Je suis même resté quatre mois entiers sans chaussures […] Je m'inquiète énormément pour ma femme et ma fille. Elles n'ont pas d'argent en Thaïlande », se lamente-t-il devant la juge d'instruction. Cet homme de 52 ans, arborant un dragon tatoué sur le bras droit, redoute même « un contrat » sur la tête de son épouse.
Une arrestation à l'aéroport de Lyon Saint-Exupéry
Le 18 novembre 2023, François K. a été interpellé par les forces de l'ordre dès sa descente d'un avion à l'aéroport de Lyon Saint-Exupéry, dans le département du Rhône. Sur sa personne, les policiers ont découvert plusieurs cartes bancaires établies sous diverses identités. Le quinquagénaire a immédiatement été placé en détention provisoire, soupçonné de trafic de faux papiers organisé depuis la Thaïlande.
Ce passage en territoire français était qualifié d'« inespéré » par la juge chargée de l'instruction au sein de la Juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Paris depuis mai 2021, tant François K. avait réussi à déjouer les investigations des enquêteurs de l'Office de lutte contre le trafic illicite de migrants (Oltim). Une semaine avant son arrestation, un mandat d'arrêt avait été émis contre lui. « Ça a été un travail de longue haleine et extrêmement tactique. Il était remarquablement doué en contre-mesures, utilisant des VPN et de fausses identités ; nous avons éprouvé de grandes difficultés à l'identifier », confie une source haut placée de l'Oltim.
Accusé d'avoir fabriqué plus de 1600 faux documents
François K. est formellement accusé par la justice française d'avoir confectionné et commercialisé plus de 1 600 fausses cartes d'identité entre les années 2020 et 2023. Il les écoulait sur le darkweb contre des cryptomonnaies, opérant sous le pseudonyme « Tatythai ». Cette activité lucrative lui a valu le surnom éloquent de « Mozart du faux document » au sein de l'Oltim. « On avait rarement observé des faux d'une telle qualité. C'étaient des documents d'excellente facture qui franchissaient aisément les contrôles aux frontières ; même un garde-frontière aguerri ne parvenait pas à les détecter », poursuit notre source.
Pourtant, depuis l'enceinte de la Santé, François K. persiste à affirmer son innocence. Interrogé par la juge d'instruction le 9 avril 2024, il a déclaré avec véhémence : « Je suis très en colère d'être maintenu en détention provisoire pour rien alors que je suis innocent […] Quelqu'un me fait passer pour Tatythai. Je ne suis pas Tatythai, je suis François K. »
Une double vie entre enseignement bénévole et activités clandestines
À Chiang Maï, dans le nord-ouest de la Thaïlande, le 17 janvier 2024, les policiers thaïlandais de la Division de répression des crimes technologiques ont perquisitionné la villa de 200 mètres carrés appartenant au Français, sous le regard paniqué de son épouse et de leur fille. Ils y ont saisi plusieurs éléments compromettants : une imprimante laser, des loupes de précision, une plastifieuse, ainsi que du matériel informatique et des documents liés aux cryptomonnaies.
Un équipement pour le moins surprenant pour un homme qui officiait comme professeur d'anglais bénévole dans une fondation caritative dédiée aux enfants défavorisés. Face à la police thaïlandaise, son épouse a assuré que François K. avait toujours subvenu aux besoins de la famille, bien qu'elle ignorât la provenance exacte de ces fonds.
Originaire de la région de Vichy, François K. avait choisi de quitter la France pour la Thaïlande en 2006, suite à une séparation tumultueuse avec son ex-femme, la perte de la garde de leur fille commune, et plusieurs condamnations judiciaires. Son casier judiciaire mentionne treize condamnations pour recel de vols, violences, et surtout un trafic de tampons de préfecture ainsi qu'une affaire de chèques falsifiés. « Je cassais des boîtes aux lettres des Postes, j'avais récupéré deux carnets de chèque et suis allé faire des courses dans plusieurs magasins avec », a-t-il relaté lors d'un interrogatoire.
Des actifs en cryptomonnaies évalués à 632 000 euros
Après sa sortie de prison, celui qui se décrit comme « un geek depuis toujours » s'est installé en Thaïlande et s'est lancé dans le trading de cryptomonnaies, une activité qu'il considère comme « la plus belle chose qui lui [soit] arrivée ». François K. affirme avoir investi 2 000 euros en 2013 pour voir son portefeuille atteindre 200 000 euros une décennie plus tard.
Les enquêteurs de l'Oltim estiment quant à eux la valeur totale de ses actifs en cryptomonnaies à 632 000 euros. Une somme considérable pour un professeur d'anglais bénévole dont l'épouse ne travaille pas. Contactée par nos soins, celle-ci n'a pas donné suite à nos sollicitations.
Un système de vente organisé sur le darkweb
En réalité, les enquêteurs soupçonnent fortement le professeur d'être un escroc spécialisé dans la conception de faux documents d'identité. Le groupe cyber de l'Oltim suit sa trace depuis 2018 sur divers forums en ligne. « Tatythai », qui s'exprime en français, y proposait ses services de faussaire : 500 euros la fausse carte d'identité, avec un tarif dégressif appliqué pour les achats multiples.
Sur la seule période allant de janvier 2020 à septembre 2021, il aurait expédié plus de 1 600 documents, utilisant son épouse pour déposer les colis sous une fausse identité dans un point relais de Chiang Maï. Les enquêteurs ont même procédé à l'acquisition d'une fausse carte d'identité afin d'entrer en contact avec le faussaire. Une expertise graphologique réalisée sur les bordereaux d'envoi des colis est venue conforter leurs convictions.
En France, cinq clients de « Tatythai » ont été interpellés et mis en examen pour diverses infractions. Les faux documents étaient principalement destinés à des escroqueries en ligne (banking, arnaque au leasing automobile), à des usurpations d'identité ou à faciliter l'entrée sur le territoire français. « La moitié des 291 filières d'immigration clandestine démantelées l'année dernière avaient recours à de la fraude documentaire », révèle une source au sein de l'Oltim.
La défense dénonce une « pyramide de soupçons »
Pour Me Tarek Koraitem, avocat de François K., « ce dossier est une pyramide de soupçons : plus on monte, moins il y a de matière. Et pourtant, mon client est en prison. Quand la justice enferme sur des hypothèses, ce n'est plus une enquête, c'est un pari. Il n'existe dans ce dossier ni témoin direct, ni acte matériel, ni preuve personnelle. On a empilé des clients, des forums et des adresses numériques pour fabriquer un coupable idéal. Ce n'est pas de la justice, c'est de la mise en scène ».
Le 14 avril, François K. et cinq autres prévenus comparaîtront devant le tribunal judiciaire de Paris pour divers délits, notamment faux et usage de faux et association de malfaiteurs. En attendant son procès, le quinquagénaire profite de ses promenades pour dispenser des « cours d'investissements » aux autres détenus, une forme singulière de réinsertion anticipée.



