Le 13 janvier 1898, Émile Zola publie dans L'Aurore son retentissant « J'accuse…! », une lettre ouverte au président de la République qui embrase la France et fait de l'affaire Dreyfus un scandale national. Mais avant Zola, un autre homme avait déjà pris la plume pour défendre le capitaine Alfred Dreyfus, injustement condamné pour espionnage. Cet homme, c'est Bernard Lazare, écrivain et journaliste juif, que l'histoire a souvent relégué dans l'ombre du grand romancier.
Un précurseur méconnu
Bernard Lazare (1865-1903) est le premier intellectuel à s'engager publiquement pour la révision du procès Dreyfus. Dès novembre 1896, soit plus d'un an avant Zola, il publie une brochure intitulée Une erreur judiciaire : l'affaire Dreyfus. Dans ce texte de 64 pages, il démontre l'innocence du capitaine et dénonce les irrégularités de l'enquête. Selon l'historien Vincent Duclert, « Lazare est le véritable pionnier, celui qui a posé les bases de la lutte pour la vérité ».
Un combat solitaire et courageux
À l'époque, Lazare agit presque seul. Il est moqué par la presse nationaliste et antisémite, qui le qualifie de « juif enragé ». Pourtant, il ne recule pas. En 1897, il rencontre le frère de Dreyfus, Mathieu, et le convainc de lancer une campagne de presse. Il recueille des témoignages, analyse les documents et alerte les personnalités politiques. Ce travail de fourmi permet de préparer le terrain pour le coup d'éclat de Zola.
L'impact du « J'accuse » de Zola
Le 13 janvier 1898, le journal L'Aurore tire à 300 000 exemplaires, contre 30 000 habituellement. Le texte de Zola, qui accuse nommément des généraux et des ministres, provoque un séisme. Dès le lendemain, la Ligue des droits de l'homme (LDH) est fondée par Ludovic Trarieux, avec le soutien de Lazare et Zola. L'affaire Dreyfus devient un combat universel pour la justice.
Un héritage occulté
Malgré son rôle crucial, Bernard Lazare est tombé dans un relatif oubli. Plusieurs raisons expliquent cet effacement : sa mort prématurée à 38 ans, son caractère discret, et surtout la stature écrasante de Zola. Pourtant, sans Lazare, il n'y aurait peut-être jamais eu de « J'accuse ». Comme le rappelle l'écrivain Philippe Oriol, « Lazare a été le premier, le plus courageux, et le plus lucide ».
Redécouverte récente
Depuis quelques années, des historiens et des éditeurs travaillent à réhabiliter sa mémoire. En 2024, une biographie de référence lui a été consacrée, et ses œuvres complètes sont en cours de publication. En juillet 2026, une exposition au Musée d'art et d'histoire du judaïsme à Paris lui rend hommage. « Il est temps de rendre à Bernard Lazare ce qui lui appartient : la paternité du combat dreyfusard », déclare le commissaire de l'exposition.



