Le drame humain derrière l'affaire du financement libyen
Derrière les accusations de financement libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy qui résonnent à la cour d'appel de Paris, se cache un drame humain d'une profondeur insondable. Le 19 septembre 1989, un DC-10 de la compagnie UTA s'écrasait dans le désert du Ténéré au Niger, provoquant la mort de 170 personnes dont 54 Français. L'enquête a établi qu'il s'agissait d'un attentat préparé par les services secrets libyens et commandité par Abdallah Senoussi, homme de confiance et beau-frère du dictateur Mouammar Kadhafi.
Un criminel protégé et des rencontres troublantes
Condamné par contumace à la réclusion criminelle à perpétuité en 1999 avec un mandat d'arrêt international à son encontre, Abdallah Senoussi n'a pourtant pas été empêché de rencontrer à Tripoli, quelques années plus tard, Claude Guéant et Brice Hortefeux, deux proches collaborateurs de Nicolas Sarkozy. La justice française soupçonne ces deux anciens ministres d'avoir cherché à obtenir des fonds libyens importants en échange de contreparties commerciales, diplomatiques et judiciaires, notamment la levée du mandat d'arrêt visant Senoussi.
Les prévenus, lourdement condamnés en première instance, rejettent fermement ces accusations. Mais pour les familles des victimes, ces soupçons représentent une trahison supplémentaire qui les a poussées à se constituer parties civiles dans ce procès en appel.
Des voix brisées qui témoignent à la barre
Françoise Tenenbaum est la première à s'avancer à la barre des témoins. Elle a perdu son frère Jean-Pierre dans l'attentat il y a 37 ans. « Il adorait le foot et voulait devenir comédien », se souvient-elle avec émotion. « Révolté contre toutes les dérives politiques, il croyait en la France et en ses valeurs humanistes ».
« La perpétuité, c'est nous qui la subissons », affirme-t-elle avec force. « Nous nous mobilisons année après année pour que la mémoire de mon frère et de toutes les victimes ne soit pas bafouée ». Elle confie avoir été « sidérée » par la réaction de Nicolas Sarkozy après sa condamnation en première instance, une attitude qui « n'a fait qu'accroître notre souffrance ».
Une blessure qui ne se referme jamais
Sa sœur, Danièle Klein, prend ensuite la parole pour évoquer Jean-Pierre, « un homme terriblement beau et drôle dont les filles tombaient raide dingues ». Avec amertume, elle dénonce : « On nous marche dessus et on oublie cet attentat qui gêne le business et les ambitions politiques ». Elle rappelle qu'Abdallah Senoussi, « le coupable de l'attentat, était libre et protégé ».
Le souvenir de la visite de Mouammar Kadhafi à l'Élysée en 2007, invité par Nicolas Sarkozy, reste pour elle « une blessure qui ne se referme pas, une humiliation ». Comme sa sœur, elle en veut à l'ancien président qui, assis derrière sa table dans le prétoire, évite son regard. « L'orchestration de son malheur nous a atterrés », souffle-t-elle.
L'argent sale face à la souffrance des victimes
Yohanna Brette, qui a perdu sa mère hôtesse de l'air dans l'attentat, confie à la cour : « Après sa mort, j'ai grandi comme j'ai pu ». Les mains croisées derrière le dos, elle déclare avec détermination : « Je refuse de me laisser marcher dessus par ceux dont la toute-puissance, c'est l'argent et le pouvoir ».
Elle exprime sa colère envers les prévenus qui ont rencontré « un terroriste » et ont voulu « profiter de l'argent sale volé à un peuple en souffrance ». « Comment est-ce possible ? », s'interroge-t-elle, dénonçant les « énormités » proférées par les accusés, leur « déni », et l'impression qu'ils la « traînent dans la boue ».
Ces témoignages poignants rappellent que derrière les considérations politiques et financières de cette affaire judiciaire complexe, se trouvent des vies brisées et des familles qui attendent toujours justice, trente-sept ans après le drame.



