Affaire Jonathan Coulom : le procès d'un cold-case 22 ans après
Affaire Jonathan Coulom : procès 22 ans après

Au départ, il y a un lit vide, au sein d’une colonie de vacances, et à 7 heures du matin, c’est absolument anormal. Celui qui devait s’y réveiller comme chaque jour depuis le début de sa classe de mer avec ses camarades du Cher n’a que 9 ans et ce sont ses quatre voisins de chambrée qui ont alerté leurs surveillants. Lesquels, après de vaines recherches sur place, ont à leur tour contacté la gendarmerie locale. Ainsi l’affaire « Jonathan Coulom » vient-elle de commencer, ce mercredi 7 avril 2004, et elle va constituer ce que l’on ne nomme pas encore tout à fait en France un « cold-case ».

Un corps retrouvé après 42 jours d'angoisse

Car si le corps du garçonnet a finalement été retrouvé immergé dans un étang à Guérande après 42 jours d’une insoutenable attente, le déroulé des faits, les causes et la date exactes du décès demeurent, eux, enfouis dans un trou noir de 37 kilomètres, soit la distance entre le lieu de l’enlèvement et celui de la macabre découverte. Seule certitude : puisque Jonathan a été entravé et lesté d’un parpaing avant d’être précipité dans l’eau, les faits sont de nature criminelle. Reste à connaître le nom de l’auteur.

Des témoignages troublants dans le dortoir

Pour l’instant, celui-ci n’est qu’une silhouette, voire un courant d’air furtif et un murmure perçus dans leur demi-sommeil par ceux qui occupaient le même dortoir que le disparu. Dans la nuit, l’un a senti « un souffle sur son visage ». Un autre a distingué un « homme porteur d’un couteau » et muni d’un « laser rouge ». Un troisième a, lui, entendu une voix articuler « Est-ce que tu dors ? » puis « un bruit de voiture qui démarrait vite ».

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

À l’évidence, l’enfant n’est donc pas parti tout seul et tous ses proches et sa famille ont immédiatement écarté la thèse d’une fugue. Aussitôt, les alentours sont passés au peigne fin, le territoire est quadrillé par les militaires, épaulés par des chiens pisteurs et des hélicoptères. Une agitation qui a sorti le voisinage de la torpeur printanière. « Ils ont tout regardé, se souvient Francis qui vit à quelques centaines de mètres de la colonie de vacances. Des plongeurs sont même venus sonder mon plan d’eau et un puits, et ils ont aussi fouillé la maison de ma maman, juste là-bas, de la cave au grenier. »

Une enquête tentaculaire

Un numéro vert pour recueillir tout témoignage utile est mis en place. Les nombreux blockhaus, vestiges du fameux Mur de l’Atlantique qui jalonnent le littoral, sont inspectés, tout comme les établissements psychiatriques des environs. De même, 569 véhicules sont contrôlés et les emplois du temps des délinquants sexuels identifiés dans le secteur sont vérifiés. Sur chacun est réalisé un prélèvement génétique en vue de le comparer aux rares traces collectées par les enquêteurs, réunis au sein d’une cellule baptisée « Disparition 44 ».

Les jours puis les semaines passent, sans signe de vie du gamin de « type européen, 1,40 m, cheveux châtains coupés court, yeux bleus et boucle d’oreille à gauche », dont le visage souriant s’affiche sur l’avis de recherche placardé partout. Un avis de recherche qui intéresse fortement les policiers… allemands, confrontés depuis 1992 à une série d’enlèvements et de meurtres d’enfants non résolus commis dans leur pays selon un mode opératoire à la ressemblance plus que troublante, à savoir des rapts dans des camps de vacances avec des victimes âgées de 8 à 13 ans retrouvées ligotées, la dernière datant de 2001.

Martin Ney, le suspect allemand

Interpellé dix ans plus tard, Martin Ney passe aux aveux avant d’être condamné à la réclusion criminelle à perpétuité l’année suivante, en février 2012, pour trois infanticides perpétrés en 1992, 1995 et 2001. En détention, il s’épanche auprès de son codétenu, lui affirmant avoir documenté chacun de ses crimes dans un journal intime virtuel, y compris l’un « sur le garçon français » pour lequel il s’étonne de ne pas avoir été identifié puisqu’il avait été surpris par « un vieil homme accompagné d’un chien ».

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

La confidence, rapportée en 2018 par le voisin de cellule, correspond point par point au témoignage fourni par un agriculteur de Saint-Molf, près de Guérande, et jamais rendu public. Peu après la disparition de Jonathan, celui-ci avait, en promenant son chien, croisé un individu « assez grand », debout près de sa voiture stationnée dans un sentier isolé. Le véhicule en question ? « Une BMW noire immatriculée en Allemagne », a-t-il précisé. La scène s’étant déroulée à proximité d’un plan d’eau, le conducteur s’apprêtait-il à se débarrasser du cadavre à cet endroit-là avant de se raviser et d’opter pour l’étang guérandais, six kilomètres plus loin ?

Cette grosse berline, un éleveur bovin, lui, ne l’a pas vue mais il pense l’avoir entendue circuler « à vive allure » à Saint-Brévin-les Pins, non loin de la colonie de vacances où cet exploitant dispose d’un champ dans lequel paissent des vaches. Mais plus que le ronronnement du moteur, ce sont des hurlements juvéniles qui ont fait vibrer ses tympans juste avant. « L’enfant criait tout ce qu’il pouvait », a-t-il raconté aux gendarmes. Un souvenir glaçant qui remonte au… 7 avril, aux alentours de 4 h 30 du matin, soit le moment durant lequel Jonathan Coulom s’est volatilisé.

Le procès s'ouvre à Nantes

Martin Ney était-il présent sur le bord de l’Atlantique à ce moment-là ? A-t-il ajouté une ultime victime à son sordide tableau de chasse ? Si l’intéressé, qui se faisait appeler « Schwartzmann » (l’homme en noir) sur des forums pédophiles, l’a toujours réfuté dans ses interrogatoires, certes parfois de manière très évasive, aucun élément matériel ne vient à vrai dire étayer l’hypothèse de son passage en France à cette date. Pour autant, rien ne confirme qu’il se trouvait en Allemagne ou ailleurs au même moment.

La cour d’assises de la Loire-Atlantique, à Nantes, a désormais jusqu’au 4 juin pour tenter de reconstituer le tragique puzzle, celui qui fait apparaître ce natif de Breme comme le principal et unique auteur présumé des faits d’enlèvement suivi d’homicide volontaire aggravé s’agissant d’un mineur. Ce mardi matin 19 mai, quand il s’installera dans le box des accusés, cela fera vingt-deux ans, jour pour jour, que le petit corps de l’enfant a été sorti de l’eau.