Un groupe Telegram pour traquer les "balances" en prison
Le créateur du groupe Telegram "Balance ta Balance", qui publiait des photos et informations personnelles de détenus considérés comme des dénonciateurs, a comparu mercredi devant le tribunal. Trois ans de prison avec incarcération immédiate ont été requis contre Kevin M., qui compte déjà 20.000 abonnés sur sa plateforme et purge actuellement une peine de 14 ans de prison. La décision finale sera rendue le 19 mai 2026.
Une "justice privée" organisée depuis la prison
Kevin M., détenu incarcéré depuis ses 20 ans avec un casier judiciaire comportant 13 mentions, a créé et animé depuis la prison de Tarascon (Bouches-du-Rhône) ce groupe Telegram suivi par plus de 20.000 personnes. Actif pendant plus d'un an à partir de juin 2023, le groupe se présentait comme "l'ennemi public n°1 des balances", avec un smiley balance et un drapeau pirate en guise d'emblème.
Le groupe diffusait des informations privées concernant une centaine de personnes, pour la plupart passées par la case prison et considérées comme des "balances" - comprenez des dénonciateurs. Les publications comportaient des détails précis : adresses personnelles, extraits de dossiers judiciaires, numéros de cellule.
Des contenus incitant à la vindicte populaire
Parmi les extraits projetés à l'audience figurait une photo d'un homme souriant sur une plage accompagnée d'un long texte se concluant par : "on compte sur vous, faites le job". Interrogé sur la signification de cette phrase par le président Guillaume Daieff, Kevin M. a répondu : "C'était juste pour faire le buzz, c'est ce qu'attendait le public", assurant n'avoir jamais cherché à provoquer de représailles.
Le prévenu, qui purge actuellement une peine de 14 ans de prison notamment pour enlèvement et vol aggravé, a reconnu les publications tout en minimisant ses intentions : "Les textes me font honte mais je savais que c'est ce que voulait ma communauté". Il a également reconnu avoir relayé des annonces de dealers via sa notoriété : "C'était comme de la publicité, avec des jeux-tombolas pour gagner des stupéfiants".
Des groupes parallèles et des conséquences dramatiques
Des groupes parallèles, comme "Balance ton four", avaient été créés en parallèle - présentés par Kevin M. comme des sortes de "filiales". Une victime du groupe, également détenue, a témoigné en visioconférence des conséquences de la publication d'une conversation qu'il avait eue avec un policier, décrivant l'expérience comme "le plus gros coup d'épée reçu dans sa vie".
La procureure Flore Mevel a dénoncé une forme de "justice privée" livrant les victimes "à la vindicte populaire". Interrogé sur sa définition du mot "balance", Kevin M. a répondu : "C'est quelqu'un qui veut s'en sortir, qui n'assume pas ses actes et qui dénonce ses proches". Puis, à la question "Êtes-vous incarcéré à cause d'une balance ?" : "Oui, on m'a balancé".
La collaboration tardive de Telegram
La plateforme Telegram n'avait pas donné suite dans un premier temps aux demandes d'aide de la justice, conduisant à l'ouverture d'une information judiciaire. Elle a finalement collaboré en septembre 2024, peu après l'arrestation de son dirigeant Pavel Durov. Dans une déclaration transmise à l'AFP, Telegram a estimé que c'était "le processus de transmission des demandes qui était défaillant, non la réponse de Telegram à ces demandes".
La défense plaide pour une peine allégée
L'avocate de la défense, Me Sukeyna Elachguer, a demandé à la cour de revoir la peine à la baisse, soulignant qu'"il n'y a pas eu de preuves de violences commises à la suite de ses publications" et résumant : "Il a voulu faire le buzz entre détenus. En prison, il ne reste que l'honneur".
Cette affaire met en lumière les dérives possibles des réseaux sociaux, même lorsqu'ils sont utilisés depuis l'environnement contrôlé d'une prison, et pose des questions fondamentales sur la frontière entre liberté d'expression et incitation à la violence dans l'espace numérique.



