La loi du 13 avril 1946 : un tournant historique
Le 13 avril 1946 marque une date charnière dans l'histoire sociale française avec le vote parlementaire abolissant le régime de la prostitution réglementée en vigueur depuis 1804. Cette loi, dite "Marthe Richard", ordonne la fermeture définitive des maisons closes et renforce considérablement la lutte contre le proxénétisme. Cette décision législative intervient après des siècles d'alternance entre périodes de tolérance et de répression concernant ce que certains nomment le "plus vieux métier du monde".
Marthe Richard : de l'engagement municipal à la loi nationale
L'initiative de cette réforme majeure revient à Marthe Richard, ancienne prostituée devenue conseillère municipale de Paris. Dès 1945, elle dépose un projet de fermeture des maisons closes devant le conseil municipal parisien, déclenchant un débat houleux qui aboutit à la promesse du préfet de la Seine de fermer ces établissements avant le 15 mars 1946. Forte de cette première victoire locale, Marthe Richard lance une campagne nationale qui culminera avec l'adoption de la loi portant son nom.
Le Moyen Âge : entre intégration sociale et réglementation municipale
Durant le Moyen Âge, la prostitution bénéficie généralement d'une tolérance notable tout en faisant l'objet d'un encadrement précis. Municipalités, seigneurs féodaux, bourgeois et même certains ecclésiastiques organisent cette activité à leur niveau. Les bordels, reconnaissables à leurs volets fermés et à leurs lanternes rouges, doivent respecter des règles strictes concernant leur localisation, leurs horaires d'ouverture et leur fermeture durant les offices religieux.
Vers 1189, Philippe-Auguste institue même un corps armé spécialisé, les Ribauds, chargé de la police des filles publiques. Cette milice sera finalement supprimée par Philippe le Bel. La tolérance médiévale connaît cependant quelques exceptions notables, comme l'ordonnance de 1254 par laquelle Louis IX ordonne l'expulsion des prostituées du royaume, une mesure rapidement abandonnée face à la clandestinité qu'elle génère.
La longue période de répression du XVIe au XVIIIe siècle
Le XVIe siècle inaugure une ère de rigueur et de répression accrue, influencée par les ravages de la syphilis et le durcissement des positions ecclésiastiques. L'ordonnance d'Orléans de 1561 rend la prostitution illicite sans pour autant la faire disparaître. En 1658, Louis XIV ordonne l'emprisonnement à la Salpêtrière de toutes les prostituées parisiennes jusqu'à leur repentir.
Le règne de Louis XV connaît un certain relâchement avant que l'ordonnance de 1778 du lieutenant de police Lenoir ne durcisse à nouveau la répression en interdisant strictement le racolage sous toutes ses formes. De nombreuses femmes sont alors arrêtées, tondues et incarcérées ou envoyées à l'hôpital.
L'âge d'or des maisons closes au XIXe siècle
Le XIXe siècle correspond à l'apogée des maisons closes avec la légalisation officielle de la tolérance en 1804. Sur ordre de Napoléon, le préfet de police de Paris Dubois organise officiellement les maisons de plaisirs. Une brigade des mœurs est créée et Paris devient une destination majeure du tourisme sexuel européen.
Un système de distinction s'établit entre les "pierreuses" (prostituées de rue dites "en carte") et les femmes des maisons de tolérance (dites "à numéro"). Sous la IIIe République, ces établissements se multiplient et se diversifient, allant des bouges à matelots aux brasseries à filles en passant par les maisons de tolérance plus prestigieuses.
L'émergence du mouvement abolitionniste
C'est au début du XXe siècle qu'apparaît en France le mouvement abolitionniste. En 1926, une section française de la Fédération abolitionniste internationale est fondée, reprenant le combat initié au niveau international depuis 1875. Ce mouvement prépare le terrain pour les réformes à venir.
Les développements législatifs après 1946
La loi Marthe Richard ne marque pas la fin des évolutions législatives concernant la prostitution. En 1960, la France ratifie la convention de l'ONU sur la répression de la traite des êtres humains. La fin des années 1970 voit l'émergence des premiers mouvements de prostituées réclamant un statut social et la fin de la répression policière.
La loi pour la sécurité intérieure du 19 mars 2003, initiée par Nicolas Sarkozy, introduit le délit de racolage et pénalise sévèrement les clients de prostituées mineures ou vulnérables. Plus récemment, la loi du 6 avril 2016 supprime le délit de racolage mais pénalise l'achat d'acte sexuel, tout en prévoyant des mesures d'accompagnement pour la sortie de la prostitution.
Cette évolution législative reflète les tensions permanentes entre approches répressives et réglementaires, entre protection des personnes et contrôle social, dans un débat qui continue d'animer la société française aujourd'hui encore.



