La mort de Quentin Deranque à Lyon ravive les tensions politiques nationales
Le décès tragique de Quentin Deranque à Lyon, lynché par six individus masqués et soupçonnés d'appartenir au mouvement antifasciste la Jeune Garde – ce point devant être confirmé par l'enquête en cours –, provoque un débat d'ampleur nationale. Derrière les hashtags "l'extrême gauche tue" et "Justice pour Quentin", la droite et l'extrême droite entendent démontrer que l'intolérance et la violence seraient l'apanage exclusif de l'extrême gauche. De son côté, La France insoumise, vivement critiquée pour ses liens avec la mouvance de Raphaël Arnault (député LFI et cofondateur de la Jeune Garde), tente de contenir la polémique grandissante.
Une polarisation croissante de la société française
Sur les plateaux télévisés, éditorialistes, politiques et intellectuels s'inquiètent ouvertement que la polarisation accentuée de la société française puisse conduire à une escalade préoccupante de la violence. Pour L'Express, le journaliste et historien Christophe Bourseiller, spécialiste reconnu de l'extrême gauche et auteur d'une Nouvelle histoire de l'ultra-gauche (Éditions du Cerf), rappelle avec force que des ligues des années 30 à la mort de Clément Méric en 2013, la violence politique a toujours constitué "une constante des mouvements extrémistes, qu'ils soient de gauche ou de droite".
Entretien exclusif avec Christophe Bourseiller
L'Express : La mort de Quentin Deranque a remis sur le devant de la scène médiatique la question cruciale de la violence à l'extrême gauche de l'échiquier politique. En tant que spécialiste éminent de cette mouvance, cette tragédie vous a-t-elle véritablement étonné ?
Christophe Bourseiller : Cette mort épouvantable s'inscrit malheureusement dans une guéguerre persistante qui sévit en France depuis plusieurs années entre des groupuscules d'extrême droite et d'extrême gauche, et dont Lyon demeure un théâtre privilégié. Dans ce cas précis, il semble que ce soient des militants d'extrême gauche qui aient tué ce militant d'extrême droite. Cependant, on ne peut absolument pas affirmer que l'un des camps soit davantage responsable que l'autre de l'ensemble de cette violence. On se souvient par exemple de la mort de Clément Méric, il y a une dizaine d'années, qui était un jeune "antifa" tué dans des circonstances troubles après une rixe avec des militants d'extrême droite. Malheureusement, cela ne date pas d'hier : dans les années 1920 et 1930, les affrontements entre ligues d'extrême gauche et ligues d'extrême droite étaient particulièrement violents, au point où certains utilisaient des revolvers. La violence politique représente donc une constante indéniable des mouvements extrémistes, qu'ils soient de gauche ou de droite.
La Jeune Garde antifasciste dans le paysage politique
Les auteurs présumés des violences seraient des membres de la Jeune Garde antifasciste. Où situeriez-vous précisément ce mouvement dans la cartographie complexe de l'ultragauche ?
Il faut d'abord clarifier les termes essentiels et s'entendre sur les mots. Que signifie exactement "ultragauche" ? Cette expression est aujourd'hui essentiellement d'origine policière, pour désigner les militants d'extrême gauche qui commettent des actes délictueux. Il en va d'ailleurs de même pour "l'ultradroite", qui renvoie à des militants d'extrême droite impliqués dans des violences ou des infractions. Historiquement, il existe effectivement un courant dit "d'ultragauche", né dans les années 1920 et de tradition antiautoritaire, proche de l'anarchisme. C'est pour cette raison fondamentale que je préfère parler, dans le cas qui nous intéresse aujourd'hui, de militants d'extrême gauche.
S'agissant de l'antifascisme radical, il apparaît en 1984 à Toulouse avec les Scalp (Section carrément anti-Le Pen), pour protester contre la montée du Front national – sans jamais parvenir à l'endiguer véritablement. À l'époque, le mouvement était principalement porté par des militants anarchistes. Aujourd'hui, la situation a considérablement évolué, et l'antifascisme s'est beaucoup dépolitisé : il rassemble des bandes diverses et variées dans une logique bien moins idéologique. La Jeune Garde antifasciste est historiquement liée au mouvement trotskiste et au Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), donc elle ne relève pas de la vieille tradition anarchiste. Ils se revendiquent plutôt de la résistance antifasciste italienne, dont ils reprennent certains slogans, et de la résistance française, ce qui leur permet d'inscrire leur combat contre la montée de l'extrême droite dans une certaine mythologie politique. Mais à nouveau, cet antifascisme n'a plus rien à voir avec celui de 1984. À l'époque, l'antifascisme radical, d'inspiration libertaire et anarchiste, était très fortement structuré sur le plan idéologique. Aujourd'hui, le mouvement apparaît beaucoup plus diffus, bien moins organisé, agrégeant des profils très divers. Il est probable que ce manque de structuration politique puisse, malheureusement, favoriser des dérives individuelles et des passages à l'acte violent.
L'utilisation abusive du terme "fascisme"
Sur le plateau de C Politique, le politologue Jean-Yves Camus a souligné l'utilisation abusive du terme de fascisme comme étant l'un des facteurs explicatifs du recours à la violence…
Ça fait partie des termes qu'on emploie à tire-larigot et qui sont devenus des étiquettes qui portent une valeur essentiellement dépréciative, comme "gauchiste", "extrémiste", "ultra", etc. Il y a effectivement une tendance marquée à qualifier de "fasciste" quiconque exprime une opinion avec laquelle on est en désaccord. De ce point de vue, la critique de Jean-Yves Camus est parfaitement fondée. Il arrive souvent que des gens soient traités de fascistes, alors qu'ils ne sont pas spécialement extrémistes, mais simplement de droite ou conservateurs. Ça n'en fait pas des adeptes de Mussolini pour autant…
La violence est-elle l'apanage d'un seul camp ?
Pour une partie de la droite et de l'extrême droite, cette affaire serait la preuve que contrairement au "discours dominant", la violence et l'intolérance seraient plutôt du côté de l'extrême gauche. C'est le message du slogan "l'extrême gauche tue", très relayé sur les réseaux sociaux. Qu'en pensez-vous ?
Que la violence est autant présente à l'extrême gauche qu'à l'extrême droite. Des deux côtés, on retrouve la même logique inquiétante de violence politique, adossée à un agenda fondé sur l'intolérance et la transgression. Je ne pense pas que l'extrême droite soit particulièrement perçue comme ayant le monopole à ce sujet. D'ailleurs, l'histoire montre bien que les violences et les actions directes ont été le fait des deux camps. Donc en l'état, rien ne permet d'affirmer que l'un des deux camps serait intrinsèquement plus violent que l'autre. Ce que l'on peut dire, en revanche, c'est que la violence est consubstantielle à l'extrémisme.
Un traitement différencié des extrêmes
N'existe-t-il pas, malgré tout, une forme d'indulgence ou d'acceptation plus forte à l'égard des dérives lorsqu'elles proviennent de l'extrême gauche, au motif qu'elles seraient commises au nom d'idéaux jugés plus justes ou louables ?
Oui, c'est vrai. Et les gouvernements d'Emmanuel Macron, ces dernières années, ont été effectivement beaucoup plus durs avec l'extrême droite qu'avec l'extrême gauche. Ce déséquilibre est observable, et peut-être qu'il sera corrigé à l'avenir – la Jeune Garde a d'ailleurs été dissoute en juin 2025. Ce constat s'applique aussi dans des aspects du quotidien : si vous mentionnez dans votre CV que vous avez été un militant d'extrême gauche, c'est plutôt flatteur et sympathique, mais si vous revendiquez un passé militant à l'extrême droite, cela vous exposera à davantage de réticences professionnelles. Il y a donc une forme de deux poids deux mesures culturelles. Plusieurs facteurs concourent à ce décalage, comme l'ombre historique évidente du nazisme sur l'extrême droite européenne, ou le fait que la société et la culture française demeurent, malgré les évolutions récentes, marquées par une sensibilité plutôt à gauche.
La responsabilité politique de La France insoumise
Beaucoup soulignent la responsabilité morale de La France insoumise dans cette affaire, dont le groupe à l'Assemblée nationale a publié il y a quelques jours un communiqué appelant le gouvernement à renoncer à la procédure de dissolution de la Jeune Garde. Mais Jean-Luc Mélenchon, qui a certes exprimé sa "sidération" et sa "compassion" pour la famille et les proches de la victime, refuse catégoriquement d'admettre la moindre responsabilité. Qu'en pensez-vous ?
Jean-Luc Mélenchon a commis l'erreur, en 2025, d'affirmer dans un discours que La France insoumise était alliée à la Jeune Garde. Au vu de ce qui se passe aujourd'hui, dire que cette déclaration était imprudente est un euphémisme. Bien sûr, la Jeune Garde n'est pas LFI, c'est avant tout un groupe restreint d'activistes antifascistes. Cependant, le fait que les deux organisations entretiennent des liens politiques ne fait pas l'ombre d'un doute. Si son implication dans ce meurtre devait être confirmée, cette proximité politique va inévitablement se révéler problématique pour LFI. Je comprends donc que la prudence soit de mise de leur côté.
Les divisions au sein de l'extrême droite
L'affaire paraît aussi diviser profondément l'extrême droite. D'un côté, ceux qui souhaitent poursuivre la stratégie de dédiabolisation en jouant la carte de la responsabilité ; de l'autre, des figures davantage engagées dans le combat culturel, qui estiment qu'il ne faut plus se montrer respectueux et tolérant envers leurs adversaires. Comment analysez-vous cette fracture ?
Il ne faut pas confondre les partis populistes, comme le Rassemblement national, engagés dans une stratégie électorale et adoptant une ligne mêlant condamnation du meurtre et appel à l'apaisement, avec les mouvements nationalistes révolutionnaires, qui, fidèles à une logique insurrectionnelle et extrémiste, apparaissent aujourd'hui particulièrement radicalisés. J'en ai fait l'expérience à titre personnel : après un interview donné à la chaîne France Info, j'ai reçu, notamment sur X, des insultes d'une violence incroyable ainsi que de nombreuses menaces de mort explicites. Cela témoigne d'un climat de forte tension au sein d'une frange de l'extrême droite, aujourd'hui très mobilisée et en colère. Dans un tel contexte, des représailles violentes visant la Jeune Garde antifasciste, La France insoumise ou d'autres organisations ne sont pas à exclure.
Le spectre de la guerre civile est-il réel ?
Derrière le hashtag "Justice pour Quentin", certains n'hésitent pas à agiter le spectre de la guerre civile. Doit-on en conclure, comme le font certains qui relient la mort de Quentin à l'assassinat de Charlie Kirk aux États-Unis, que la polarisation grandissante de nos sociétés pourrait mener à une hausse significative de la violence politique ?
Cela mériterait d'être nuancé, parce qu'il y a toujours eu de la violence politique chez les extrêmes, et aucune période n'en est exempte. La comparaison avec les États-Unis ne me semble pas pertinente, car il y a une spécificité de la violence américaine, qui n'existe pas du tout en Europe occidentale, et heureusement ! Cela étant dit, si on peut s'attendre à une flambée des tensions après le meurtre de Quentin, cela n'est aucunement le signe d'une violence endémique. Il y a une polarisation réelle, mais je ne crois pas au scénario d'une escalade inexorable. En tout cas, nous n'en sommes pas encore là.



