Un double homicide au cœur des guerres de territoire marseillaises
La cour d'assises d'Aix-en-Provence a ouvert ce lundi 23 mars un procès sous haute sécurité impliquant six accusés dans un double homicide survenu le 30 août 2019. Les faits se sont déroulés dans un hôtel Formule 1 situé dans la zone commerciale de Plan de Campagne à Cabriès, à proximité immédiate de Marseille. Cette affaire criminelle plonge au cœur des conflits incessants qui opposent les narcotrafiquants pour le contrôle des lucratifs points de deal de la cité phocéenne.
Une exécution ciblée dans un hôtel économique
Cette nuit-là, Farid Tir et Mohamed Benjaghlouli ont trouvé la mort sous les balles tirées dans leur chambre d'hôtel, ne leur laissant aucune chance de survie. Les deux hommes, amis d'enfance, étaient impliqués dans le trafic de stupéfiants. Selon l'accusation, Farid Tir constituait la cible principale de cette attaque, son compagnon n'étant qu'une victime collatérale de cette opération meurtrière.
L'enquête judiciaire a établi que ce double meurtre résultait d'un contrat d'assassinat évalué à 300 000 euros, selon les déclarations d'un informateur. Les magistrats instructeurs considèrent que Karim Harrat, surnommé « le Rent » ou « Rantanplan », alors puissant narcotrafiquant marseillais récemment expatrié à Dubaï, apparaît comme « le commanditaire, le financier et l'organisateur de l'opération criminelle ».
Une trahison au cœur du mécanisme criminel
Le meurtre en bande organisée a été rendu possible par une trahison particulièrement cruelle. Gabriel Ory, dit « Gaby », considéré comme un ami par la victime Farid Tir, aurait selon l'accusation joué un rôle déterminant dans la mise en œuvre du projet criminel. Les investigations ont établi que c'est lui qui aurait fourni le code d'accès à l'hôtel et à la chambre où se trouvaient les deux hommes.
Depuis son exil à Dubaï, Karim Harrat aurait missionné Walid Bara, dit « Fondu », son « relais » en France, pour traquer la proie désignée. Après une première tentative infructueuse, Walid Bara se serait appuyé sur Amine Oualane, dit « Mamine », rencontré lors d'un séjour en prison à Salon-de-Provence, pour entrer en contact avec Gabriel Ory.
Des profils criminels au parcours similaire
Amine Oualane et Gabriel Ory, aujourd'hui considérés comme des cadres de la puissante DZ mafia, présentaient déjà à l'époque des profils criminels bien établis. Âgé de 31 ans, Amine Oualane cumule plusieurs condamnations pour vol aggravé et vol en bande organisée avec arme. L'enquête de personnalité révèle qu'il a grandi « dans un cadre familial précaire » dans la cité des Micocouliers, ce qui pourrait expliquer selon les enquêteurs « l'intérêt de l'intéressé pour l'argent ».
Le psychologue qui l'a examiné relève « la présence de traits antisociaux » et note qu'il manifeste « une absence de considération pour les droits et sentiments des autres ». Son avocate, Me Inès Medioune, nuance ce portrait en soulignant qu'il « a grandi dans un quartier où la violence et les meurtres étaient réguliers » et que « ne pas montrer ses émotions a constitué un mécanisme de défense nécessaire à sa survie ».
Gabriel Ory, 30 ans, partage un parcours similaire. Reconnu importateur de stupéfiants entre la France et l'Espagne, il affirme pourtant n'avoir aucun lien avec la mort de Farid Tir. L'expert psychiatre qui s'est entretenu avec lui considère que « sa personnalité [est] colorée d'une dimension psychopatique ». Comme son acolyte, son palmarès judiciaire témoigne d'une immersion précoce dans la criminalité, avec plusieurs condamnations pour vol en bande organisée avec arme et participation à une association de malfaiteurs.
Un procès sous protection renforcée
Le procès qui s'ouvre se déroule « avec un dispositif de protection et de sécurisation particulièrement renforcé, à hauteur de l'évaluation du risque potentiel », selon les déclarations de Franck Rastoul, procureur général près la cour d'appel d'Aix-en-Provence. Les autorités judiciaires redoutent en effet une tentative d'évasion, crainte renforcée par la découverte récente d'achats suspects dans l'entourage de Gabriel Ory, incluant des cordes et des uniformes de police.
« Ils savent qu'ils vont passer leur vie en prison donc dès qu'ils verront une porte de sortie, ils la saisiront », confie une source policière. Cinq des six accusés nient totalement les faits qui leur sont reprochés, allant jusqu'à contester l'utilisation de leurs surnoms dans la sphère criminelle. Le sixième, Walid Bara, en fuite, sera jugé par défaut.
Des règlements de comptes aux racines anciennes
À travers ce procès, la justice devra démêler les entrelacs complexes des clans criminels, des guerres de territoire, des alliances et des inimitiés qui structurent le paysage du narcotrafic marseillais. Farid Tir, issu d'une lignée de narcotrafiquants – son grand-père, son oncle et son cousin ayant tous été assassinés – aurait selon l'accusation fait les frais d'une convergence d'intérêts entre deux clans associés pour l'occasion.
La victime, âgée de 29 ans et alliée d'Hakim Berrebouh, était suspectée d'avoir participé à un coup de force en août 2019 pour tenter de prendre le contrôle d'un point de deal de la Paternelle, territoire alors aux mains de Karim Harrat. Farid Tir aurait également payé le fait d'être considéré par Mohamed Seghier, du clan de Marignane, comme l'auteur de l'assassinat de son frère Karim survenu en août 2010.
Les accusés comparaissent pour meurtres en bande organisée, à l'exception d'Amine Oualane, mis en cause pour participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime. Le procès, qui doit se poursuivre jusqu'au 10 avril, promet de mettre en lumière les mécanismes complexes et violents qui régissent les conflits entre organisations criminelles pour le contrôle du trafic de stupéfiants dans la région marseillaise.



