Philippe Bouvard : son testament journalistique à Nice-Matin avant sa mort
Philippe Bouvard : son testament journalistique à Nice-Matin

Philippe Bouvard, créateur des « Grosses Têtes » sur RTL en 1977 et découvreur de talents avec « Le Petit Théâtre de Bouvard » dans les années 1980, est mort lundi à l'âge de 96 ans. Avant sa disparition, il avait accordé une ultime interview à Nice-Matin, un testament journalistique jamais publié, dans lequel il remercie la presse et livre son regard sur une époque qu'il juge « détestable ».

Une dernière interview préparée dans les moindres détails

Jusqu'à son dernier souffle, Philippe Bouvard a tout organisé. Ses proches ont exhumé la dernière liste établie par ses soins : celle des gens à appeler le jour de sa disparition. Pour son ultime interview, l'ancien éditorialiste de Nice-Matin avait également pris ses dispositions. C'était le 11 octobre 2024. Ce jour-là, un vendredi, il avait fait appeler le journaliste par son assistante : « Philippe veut vous parler. Il faut faire vite. Il a peur de ne pas passer le week-end. »

Quelques heures plus tard, le journaliste déboulait dans son appartement du centre de Cannes. Très diminué, le créateur des Grosses Têtes avait tenu à sortir de sa chambre et à soigner son apparence. Enveloppé dans un épais peignoir bleu, petit foulard autour du cou et lunettes noires pour cacher ses yeux qui ne voyaient plus, il s'était longuement confié. Le filet de voix était faible, mais les souvenirs bien vivaces.

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« Un miracle » : la survie de Philippe Bouvard

Cette dernière interview ne pouvait pas être pour un autre titre que Nice-Matin, « son » journal. Mais elle n'a jamais été publiée. Après plusieurs jours d'hospitalisation qui ont fait craindre le pire à son entourage, Philippe Bouvard a peu à peu repris du poil de la bête. « Un miracle », ont estimé ses médecins. De son côté, l'intéressé expliquait qu'il ne concevait pas d'être absent à l'avant-première du documentaire « Les 1001 vies de Philippe Bouvard » de Fabrice Gardel et Edward Beucler.

Un mois et demi plus tard, Philippe Bouvard était bel et bien au rendez-vous sur la scène du Théâtre Croisette à Cannes. Affaibli, mais heureux, entouré des siens. Ce fut sa dernière apparition publique.

« Je veux remercier la presse à laquelle je dois tout »

Dans cette interview, Philippe Bouvard confiait : « Ça ne va pas fort. C'est un euphémisme... Je suis sur le point de vivre le pire et d'offrir le meilleur à ceux qui ne m'aiment pas. » Il expliquait vouloir « faire un petit résumé de ce que j'ai vécu intensément pendant 75 ans, c'est-à-dire à partir du moment où je suis entré dans la presse ». « Je veux remercier la presse à laquelle je dois tout et ceux qui m'ont fait travailler. J'ai une grande tendresse pour ceux qui exercent aujourd'hui le métier de journaliste, avec beaucoup moins de satisfactions qu'à mon époque. »

Parmi ses meilleurs souvenirs journalistiques, il citait « la chronique de première page du Figaro, la direction générale de France-Soir et mon billet quotidien dans Nice-Matin ». « Pendant quatorze ans, j'ai donné mon avis, et lui seul, tous les matins. Et tous les matins, quand je sortais en ville à Cannes, les gens me parlaient de mon billet dans Nice-Matin. C'était une époque où la presse était plus florissante. »

Un regard critique sur l'époque actuelle

Philippe Bouvard portait un regard sombre sur notre époque : « Je trouve que la vie est de plus en plus exigeante et de plus en plus frustrante. On offre aux gens beaucoup moins d'aide et on leur demande davantage d'argent. Et le climat est détestable. Cette époque actuelle est très inquiétante. Elle ne peut pas déboucher sur le bonheur et la prospérité des gens. »

Il se disait « très inquiet pour mes filles, mes quatre petits-enfants et mes deux arrière-petits-enfants qui, eux, sont américains ». « Je suis inquiet parce que je ne vois nulle trace de ce qui a fait mon bonheur et mes plaisirs pendant près d'un siècle. La vie est difficile, mais, plus inquiétant encore, la mentalité est complètement dégradée par rapport à l'intérêt amical qu'on peut porter à ses contemporains. Les gens ne s'aiment plus. »

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Une carrière record : 60 ans sur RTL et 69 livres

Interrogé sur sa fierté, il répondait : « D'avoir tout fait, et pas trop mal. C'est-à-dire d'avoir travaillé dans la presse écrite, qui est ma mère nourricière, dans la presse hebdomadaire, dans la radio où j'ai créé les Grosses Têtes qui ont eu 37 ans de succès quotidien. » Il ajoutait : « J'ai l'impression d'avoir fait vraiment ce que je pouvais faire de plus dans le métier que j'avais choisi. »

Il détenait un record : soixante ans à l'antenne sur RTL. « C'est un record. Un record absolu. » Il regrettait que certains succès télévisuels n'aient pas perduré, comme « Le Petit Théâtre de Bouvard ». « On m'avait donné 25 minutes avant le journal de 20 heures sur la deuxième chaîne. Comme je n'avais pas de budget, j'étais obligé de faire travailler des inconnus. Au bout de quelques jours, ces inconnus sont devenus de grandes vedettes. D'ailleurs certains me téléphonent encore pour me remercier, comme Muriel Robin ou Mimie Matty. J'en ai vu défiler plus de 100, dont au moins 60 sont devenus de grandes vedettes. »

Il évoquait aussi ses 69 livres publiés, dont certains vendus à 100 000 exemplaires. « Pour en écouler autant aujourd'hui, il faut au moins avoir décroché le Prix Goncourt ! »

Une vie de star et des relations politiques privilégiées

Philippe Bouvard reconnaissait avoir eu accès à un vedettariat qu'on ne retrouve plus. « On ne pouvait ouvrir un journal, on ne pouvait écouter la radio, on ne pouvait regarder la télévision sans tomber sur moi. » Il décrivait une vie professionnelle intense : « J'avais trois villas avec piscine sur la Côte d'Azur. Je disposais de cinq voitures, dont une Rolls-Royce et une Ferrari, de six employés de maison et les journaux m'offraient deux chauffeurs. »

Sur la vie politique, il déclarait : « La France n'est plus un grand pays. Au général de Gaulle, un génie gouvernemental, et Pompidou, un grand homme dont on ne se souvient jamais assez, ont succédé des politiciens de petite envergure et sans grandes idées. » Il estimait qu'Emmanuel Macron faisait partie de cette catégorie. Il trouvait grâce à ses yeux le maire de Cannes, David Lisnard, « un homme qui s'est donné à la politique, dans le meilleur sens du mot ». Il racontait ses rencontres avec les présidents, de Vincent Auriol à Nicolas Sarkozy, dont il était devenu un ami.

Aux lecteurs de Nice-Matin, il lançait : « Qu'ils ont la chance d'avoir un journal quotidien qui parle de leur ville, de leur région et de leurs problèmes. Je veux remercier tous ceux qui m'ont fait travailler et qui ne m'ont jamais rien imposé sur le plan politique. Jamais. Je jouissais d'une liberté totale dont je doute qu'elle puisse exister encore, sauf à Nice-Matin. »