Mort de Quentin Deranque : un épisode tragique dans la lutte lyonnaise entre extrêmes
La mort de Quentin Deranque, jeudi 12 février, constitue le dernier épisode dramatique d'une confrontation violente entre ultradroite et ultragauche qui perdure depuis de nombreuses années à Lyon. Ce jeune militant nationaliste a succombé après avoir été roué de coups lors d'affrontements en marge d'une conférence de l'eurodéputée LFI Rima Hassan, marquant la première fois qu'un tel décès survient dans ces tensions récurrentes.
Une histoire ancienne de radicalités politiques
Si Lyon présente traditionnellement une modération politique, incarnée par son ancien maire Raymond Barre, la ville abrite depuis le XIXe siècle de nombreux courants de l'ultradroite, incluant des royalistes, des identitaires, des nationalistes, et plus récemment des néonazis ou des complotistes. Ce mouvement s'enracine dans un terreau historique fertile, allant des pétainistes sous l'Occupation aux universitaires négationnistes, en passant par l'alliance de Charles Millon avec le Front National à la région, sans oublier une tradition catholique contre-révolutionnaire.
Les militants de l'ultradroite, estimés entre 400 et 500 personnes selon une source sécuritaire, ont pris racine dans le Vieux Lyon, un quartier qui symbolise à leurs yeux une France immuable avec ses ruelles pavées, ses églises et ses traboules. Bien que peu nombreux, ils se font remarquer, notamment à travers le groupuscule Génération identitaire dans les années 2010, qui a organisé des maraudes pour SDF « Français de souche » en 2013 ou des patrouilles antimigrants dans les Alpes en 2018.
L'ultragauche en réaction à Lyon
Lyon n'est pas un fief historique de l'ultragauche, plus implantée à Paris, Rennes ou Nantes, comme le relève Sylvain Boulouque, historien des radicalités politiques. Cependant, en réaction aux actions coup de poing de l'ultradroite, l'ultragauche a fondé le Groupe Antifasciste Lyon et Environs, dit la Gale, en 2013, puis la Jeune Garde en 2018. Depuis, une guerre de territoire s'est installée, chaque camp cherchant à contrôler la rue.
« La présence importante de l'ultradroite et de l'ultragauche à Lyon aboutit à ce que les deux mouvances se nourrissent mutuellement dans la violence », constatait un rapport parlementaire en 2023. Cette année-là, en novembre, un groupe d'ultradroite a attaqué au mortier d'artifice et à la barre de fer un local associatif où se tenait une conférence sur Gaza, faisant six blessés.
Dissolutions et recompositions des groupes
À la suite de ces violences, les autorités ont lancé la procédure de dissolution de deux groupuscules d'ultradroite, Les Remparts et Lyon Populaire, ainsi que d'un bar la Traboule et d'une salle de boxe l'Agogé, fréquentés par leurs membres dans le Vieux Lyon. Depuis ces dissolutions et la condamnation de plusieurs responsables pour coups et blessures, une baisse du nombre d'actions de l'ultradroite est observée, selon une source proche du dossier, qui évoque plutôt un « bruit de fond ».
L'ultragauche a subi le même régime : La Gale a été dissoute en 2023, et la Jeune Garde conteste actuellement une mesure similaire depuis le printemps. Malgré cela, ses militants, estimés à près de 800, restent visibles, notamment dans des manifestations sociales comme Bloquons Tout. Ils sont décrits comme plus méfiants, plus volatiles, et moins dans l'action coup de poing, privilégiant plutôt les violences urbaines.
Une lutte persistante malgré les mesures
Marion Jacquet Vaillant, maîtresse de conférences en sciences politiques, souligne que « les dissolutions touchent les groupes mais ne font pas disparaître les militants ». Pour cette spécialiste du mouvement identitaire, les dernières dissolutions ont eu un effet de recomposition de ces groupes au niveau local, les affranchissant des nuances idéologiques nationales. « Ils ont mis en silence leurs rivalités historiques pour lutter contre ce qu'ils perçoivent tous comme une réalité : le 'Grand remplacement' », explique-t-elle, en référence à la théorie d'extrême droite.
Quentin Deranque, déclaré mort samedi, était membre du mouvement royaliste Action Française et sympathisant du groupe nationaliste-révolutionnaire Audace, selon un porte-parole du groupuscule. Sa mort tragique souligne l'incapacité des mesures de dissolution et des condamnations à enrayer complètement la violence entre ces extrêmes, laissant Lyon dans une spirale de confrontations qui menace la paix sociale.



