Un drame industriel dans les Landes
Le 5 mars 2001, un violent incendie se déclare dans l'unité de production de foie gras de la société Labeyrie, située à Saint-Geours-de-Maremne dans les Landes. Cet événement tragique provoque la mort d'un employé et marque durablement la mémoire collective de la région.
Une évacuation rapide mais incomplète
Les 1 100 employés présents sur le site parviennent à évacuer les lieux en seulement 1 minute et 30 secondes, démontrant l'efficacité des procédures d'urgence. Cependant, un homme reste prisonnier des flammes : Bruno Dassé, dont le corps sera retrouvé bien plus tard dans les décombres de l'unité 3, précisément dans le local de conditionnement de cartons où il travaillait habituellement.
Un procès longuement attendu
Près de dix ans après les faits, et après une instruction tout aussi longue, la SAS Labeyrie comparaît finalement devant le tribunal correctionnel de Dax en octobre 2010. L'entreprise est jugée en tant que personne morale, avec une question centrale : l'absence de formalités administratives pour le local où travaillait la victime avait-elle un lien direct avec son décès ?
Des expertises contradictoires
Dix années d'enquête n'ont pas permis d'établir avec certitude l'origine exacte de l'incendie. Les experts présentent des conclusions divergentes : tandis que l'un évoque un problème électrique, l'autre rejette catégoriquement cette hypothèse. Le néon suspecté d'être à l'origine du sinistre est même apporté en audience comme pièce à conviction, symbolisant l'incertitude persistante.
Le flou administratif
L'extension en mezzanine, lieu précis de l'incendie, soulève des questions sur sa conformité réglementaire. Un avis du préfet des Landes indique que cette modification ne nécessitait pas de changement d'autorisation, tandis que la Direction Départementale de l'Équipement affirme qu'un permis de construire était requis. Cette contradiction administrative devient un élément clé du procès.
Les arguments des parties
Les avocats des parties civiles, Me Heuty pour les familles des victimes et Me Defos du Rau pour la CGT des Landes, développent une argumentation commune et ferme. Ils soulignent que l'absence de permis de construire a privé l'entreprise de l'avis essentiel des services d'incendie et de secours. « Sans permis de construire, vous vous êtes privé de l'avis des services d'incendie et de secours », affirme Me Heuty, considérant qu'il s'agit d'un manquement grave aux obligations de sécurité.
Me Defos du Rau rappelle que les problèmes de sécurité de ce local avaient été identifiés dès 2000, avec des travaux demandés qui n'ont jamais été réalisés. Il réclame symboliquement 1 euro de dommages et intérêts, mettant l'accent sur le principe de responsabilité plutôt que sur l'indemnisation financière.
Le réquisitoire du parquet
La représentante du parquet, Céline Raignault, reconnaît la rigueur générale de Labeyrie en matière d'hygiène et de sécurité, mais conclut néanmoins à la responsabilité de l'entreprise. Elle évoque une dilution des responsabilités et souligne que l'entreprise n'a pas mis en œuvre les mesures nécessaires pour protéger ses salariés malgré la connaissance des dangers. Lors d'un Comité d'Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail, un salarié avait décrit le local comme une « souricière » dont personne ne pourrait s'extraire en cas d'incendie. Le parquet requiert une amende de 20 000 euros.
La défense de Labeyrie
Me Véronique Vouin, avocate de la société Labeyrie, présente une lecture radicalement différente des événements. « En toute responsabilité, je conclus à l'absence de responsabilité de la société Labeyrie », affirme-t-elle. Sans ignorer les arguments adverses, elle s'appuie sur une analyse rigoureuse du dossier pour répondre à la question centrale : il n'existe pas de lien de cause à effet entre l'omission de déclaration administrative et l'incendie mortel. Elle insiste sur le respect total des règles de sécurité par l'entreprise.
Le verdict et ses conséquences
Le 22 novembre 2010, les juges du tribunal correctionnel de Dax rendent leur verdict, allant bien au-delà des réquisitions du parquet. La société Labeyrie est condamnée à :
- Une amende de 50 000 euros (alors que le parquet en demandait 20 000)
- 12 000 euros de dommages et intérêts à chacun des frères et sœurs de Bruno Dassé
- 3 000 euros pour les frais de défense des parties civiles
- 1 euro de dommages et intérêts et 1 000 euros pour la défense de la CGT
- La publication de la condamnation dans le journal interne de l'entreprise
Ce jugement marque la fin d'une longue procédure judiciaire, mais laisse des questions sans réponse définitive sur les circonstances exactes de la mort de Bruno Dassé. L'hypothèse qu'il ait tenté de combattre le feu avant d'être intoxiqué par les fumées, alors qu'il aurait pu évacuer, reste plausible mais non vérifiée.
Cette affaire tragique continue de rappeler l'importance cruciale du respect des normes de sécurité dans les environnements industriels et la nécessité d'une vigilance constante pour protéger la vie des travailleurs.



