Invités de l'émission « Quelle époque ! » ce samedi 9 mai, les frères Emmanuel, Vincent et Romain Lemire ont livré un témoignage bouleversant sur l’inceste qu’ils ont tous les trois subi de la part de leur père. Le frère cadet, Romain Lemire, a publié en avril « Clément » (Éd. Cherche-Midi), roman dans lequel il raconte ces violences intrafamiliales et qui vient de recevoir le prix Goncourt du premier roman.
Ce récit, avec des mots d’enfant, « d’un crime ordinaire et d’un silence assourdissant », livre également un témoignage sur la construction de soi après l’inceste, Romain Lemire étant devenu acteur de théâtre, chanteur et pianiste, aujourd’hui âgé de 49 ans.
« Un grand prédateur » qui aurait fait « des dizaines de victimes »
Sur le plateau de Léa Salamé, Emmanuel, comédien de 56 ans, Vincent, historien de 52 ans, et Romain sont revenus sur leur vécu. Leur bourreau, « bon père », professeur de français apprécié, leur a infligé pendant plusieurs années des viols et des agressions sexuelles. Leur famille est bourgeoise, catholique, cultivée, et réside dans le VIe arrondissement de Paris ; la vie s’organise entre les sorties au théâtre et les vacances dans les maisons de famille. Clément, alter ego de Romain Lemire dans son livre, raconte sa naissance, son enfance, et ce premier viol, alors qu’il a à peine 7 ans. Pendant sept longues années, l’horreur va continuer.
« C’était complètement aléatoire et irrégulier. C’était quand c’était sans danger pour mon père. On entend parler de la pulsion du prédateur, du pédophile… Il ne passe jamais à l’acte s’il y a un danger d’être surpris », confie l’auteur. « J’ai découvert sur le tard que c’était un grand prédateur », souligne Romain Lemire. Des « dizaines de victimes » de l’homme ont été identifiées parmi les cousins des frères, les amis de la famille, mais aussi au sein des élèves de l’enseignant, ce qui l’a conduit plusieurs fois à devoir changer d’établissement scolaire.
Des viols jusqu’au suicide de leur bourreau
Un silence, une chape de plomb, reposait pourtant sur toute la famille. Très soudés, les frères ont longtemps ignoré avoir été conjointement les victimes de leur père. « Chacun pensait être le seul. Je suis parti à 18 ans de chez moi, j’étais persuadé d’être le seul », témoigne Emmanuel, appuyé par Vincent : « Quand on dit que le viol et l’inceste enferment… On n’imaginait pas que ça ne pouvait pas arriver aux autres (de la fratrie). Le viol, c’est d’abord un abus de pouvoir. »
Emmanuel a été violé de ses 11 ans à ses 14 ans. Vincent entre 9 ans et 15 ans, Romain entre 7 ans et 14 ans. L’enfer du petit dernier s’arrête lorsque le bourreau se suicide à 47 ans, acculé, après avoir eu des relations sexuelles avec la petite amie d’Emmanuel, âgée de 19 ans, qui révèle alors les faits. « C’était complètement incestuel, elle savait pour moi », précise l’aîné. Seule Marie, leur sœur, n’a pas subi les violences du père.
« On ne sait pas comment on aurait pu grandir avec notre père vivant. Il aurait fallu passer en justice, le mettre en prison, c’est très compliqué. Ce qui nous a sauvés, c’est qu’on en a toujours parlé. Moi j’ai eu plus de mal à en parler. La prise de parole, c’est un long chemin. On peut mener sa vie en restant silencieux, mais on gagne du temps en prenant la parole », témoigne Vincent Lemire, historien spécialiste du conflit israélo-palestinien.
« La brutalisation du monde, elle est masculine »
Alors que les discours masculinistes trouvent de plus en plus d’écho, Romain Lemire a livré une parole cinglante sur la nécessité d’une remise en question collective des hommes : « Je suis en colère de faire partie de cette moitié de l’humanité qui opprime. La brutalisation du monde, elle est masculine. C’est pour ça que le #NotAllMen ça ne marche pas. Il y a entre 96 % et 97 % des détenus qui sont des hommes, donc c’est bien qu’il y a une masculinité de la brutalité des hommes », insiste celui qui avait déjà témoigné en 2021 auprès du Parisien.
« On n’est pas coupables parce qu’on est né avec un pénis, poursuit-il. Ce que je veux dire, c’est qu’on a été élevé en homme, on évolue en homme dans la rue, on peut traverser la ville la nuit, on peut aller boire un verre chez une inconnue sans se poser de questions. C’est un privilège qui m’indigne. En deçà de cette question de l’inceste, il faut que chaque homme se retourne sur lui-même et se demande si véritablement il considère son interlocuteur ou son interlocutrice très exactement de la même manière », appelle-t-il de ses vœux en conclusion.



