Témoignage déchirant de la famille d'Ahmed, victime de la fusillade à Nice
Famille d'Ahmed témoigne après la fusillade à Nice

Miranda était si heureuse d'annoncer à son père, le 1er mai, qu'elle avait décroché son diplôme d'aide-soignante. Si excitée d'entamer ses recherches d'emploi. C'était avant de recevoir l'appel « qui a bouleversé [sa] vie », lundi dernier. Son père, Ahmed Nhacha, 57 ans, venait d'être tué par balles dans son quartier des Moulins, à Nice. Son ami Adilson, 39 ans, a connu le même sort. Deux pères de famille sans lien avec le trafic de stupéfiants, contrairement à trois des six blessés.

Quatre jours après cette nouvelle fusillade meurtrière place des Amaryllis, Miranda, 25 ans, a trouvé la force de témoigner, au siège de notre journal, avec sa tante Leïla, 43 ans. Entre larmes et soupirs, elles racontent l'injustice, le manque, le souvenir d'un père de famille joyeux et généreux, qui laisse aussi derrière lui trois enfants de 11, 8 et 4 ans, ainsi que ses frères Aziz, Djaoued et Morad.

« Un attentat »

Dès notre premier échange, vous nous avez dit que votre père avait été victime d'un « attentat ». Est-ce ainsi que vous vivez ce drame ?

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Miranda : Tout à fait. C'est de cette manière que je le visualise et que je le ressens. Il y a eu des tirs sur des personnes innocentes, dont deux sont décédées, en pleine journée. Donc je considère que c'est un attentat, un acte criminel très grave.

Leïla : Son seul tort est de s'être attablé pour prendre un café avant d'aller chercher ses enfants à l'école, avec cet ami qu'était ce regretté Adilson. C'était l'entraîneur de football de mon neveu, le fils de mon défunt frère. C'est totalement inacceptable, insoutenable de se dire qu'en pleine journée, nous ne sommes pas libres de nos faits et gestes !

Un chagrin immense

Quels sentiments prédominent, quatre jours après le drame ?

Leïla : Ce sont des émotions mélangées. Nous sommes dévastés par un immense chagrin.

Miranda : C'est de l'injustice. Ôter la vie de personnes, de papas...

Leïla : Deux papas respectables, totalement sains d'esprit et de corps, qui n'avaient strictement rien à voir avec ce genre de trafics ! Il faut véritablement que ce statut de victime innocente soit mentionné encore et encore.

Comment avez-vous appris la terrible nouvelle ?

Miranda : Par le coup de téléphone qui bouleverse votre vie. C'était lundi, à 15 h 30, 16 h. J'étais chez mon compagnon quand j'ai reçu un appel de ma belle-mère qui m'annonçait, en hurlant, le décès de mon père. En quelques mots, elle m'a expliqué qu'il avait été victime de tirs à la kalachnikov. Quand je suis arrivée sur les lieux, un commandant m'a prise à part dans un camion, pour confirmer que mon père était bien décédé quelques minutes plus tôt. Et j'ai essayé de contacter ma famille pour leur annoncer cette tragédie.

Avez-vous eu des précisions sur les blessures qui ont causé son décès ?

Leïla : Deux balles dans le dos. On l'a abattu lâchement, alors qu'il tentait de s'abriter dans l'épicerie.

Miranda : Quand on l'a averti qu'il y avait des tirs et que les blessés commençaient à tomber, il s'est levé pour se réfugier à l'intérieur. Et on l'a abattu... L'important pour moi, une fois que l'autopsie sera faite, sera d'avoir le débrief complet, pour savoir combien de balles mon père a réellement pris.

Il venait d'être opéré du cœur ?

Leïla : Oui, il avait eu un infarctus un mois et demi plus tôt. Il était sorti de ça, et... (elle s'interrompt)

Un homme engagé pour son quartier

Ahmed avait-il ses habitudes au « Palais sucré » ?

Abdelhakim Madi : Tonton Ahmed avait l'habitude de venir marcher place des Amaryllis le samedi matin, et de se réunir entre amis. Les Moulins, c'est un village. On se retrouve tous ensemble place des Amaryllis. On n'arrive jamais à se dire qu'on va se faire tuer en prenant son café. Jamais.

Ahmed considérait-il cette place comme un endroit dangereux ?

Miranda : En effet, il y a eu des tirs au cours du week-end précédent. Quelques mois plus tôt, un père de famille et un jeune homme ont perdu la vie dans les mêmes circonstances, sur la même place. Et cela s'est reproduit en plein jour.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Leïla : C'est un acte barbare, d'une cruauté sans nom. C'est inhumain. Mes frères et moi avons encore beaucoup de mal à réaliser. Nous sommes désarmés face à cette sauvagerie sans nom !

La police judiciaire a interpellé le tireur présumé moins de trois jours après les faits. Ressentez-vous un certain soulagement ?

Leïla : Absolument. Au nom de toute ma famille, nous tenons à remercier, à féliciter les forces de l'ordre, la BRI, les enquêteurs et M. Eric Ciotti, pour leur rapidité, leur professionnalisme, leur discrétion et leur minutie.

Le parcours d'Ahmed

Pourriez-vous nous raconter le parcours d'Ahmed ?

Leïla : Il est né au Maroc, est arrivé très jeune en France. D'abord à Saint-Martin-du-Var, puis Carros-le-Neuf, et ensuite les Moulins et la Californie. Dans le secteur, tout le monde le connaît depuis une quarantaine d'années.

Comment décrire l'homme ?

Leïla : C'est un pince-sans-rire. Toujours un mot, une blague, avec les commerçants ou le voisinage. Il faut retenir de mon frère qu'il a été un homme très bon, très serviable, toujours prêt à aider les aînés à monter leurs courses ou descendre leurs poubelles, toujours un mot pour la jeunesse en détresse, leur conseiller de rester dans la droiture. C'était le « tonton » à qui on pouvait se confier. C'est un fils, un frère, un père, un époux, un oncle.

Miranda : Il était très, très impliqué pour ses enfants. J'ai eu une belle enfance, un bon papa. C'était un gros nounours au cœur de miel ! Il faisait passer les autres avant lui. Il était joyeux, solaire, drôle, réconfortant, très généreux. Les circonstances de sa mort font que le deuil sera très compliqué à assimiler... Il laisse un vide immense. C'est très dur de perdre une personne aussi aimante.

Un investissement dans le quartier

Comme Adilson, Ahmed était très investi dans la vie du quartier ?

Abdelhakim Madi : Il était très investi dans nos événements. Il faisait le père Noël pour les enfants. Il nous mettait l'ambiance au barbecue. Quand il était opéré, on n'était pas bien. Il était toujours dans le positif. C'était la joie de vivre. Une personne en or, avec un cœur blanc.

Il n'hésitait pas à recadrer les jeunes du quartier si besoin ?

Leïla : Il donnait toujours de bons conseils aux jeunes qui prennent, parfois, une orientation pas très convenable. D'où le surnom du « tonton ». C'était celui qui venait donner une accolade, dire « Fais attention à toi », « Reste pas là le soir », « Ne fais pas ces bêtises-là », « Va aider ta maman »...

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur Adilson ?

Abdelhakim Madi : C'était un coach sportif qui avait le cœur sur la main auprès des enfants. Il essayait de faire pousser les jeunes à travers le sport. Quand on habite dans un quartier, c'est la seule issue de secours pour s'en sortir. Il s'est toujours battu pour la jeunesse du quartier. C'était un homme extraordinaire ! Il n'avait pas envie que ses enfants tombent là-dedans. C'est pour ça qu'il s'est engagé comme bénévole, comme Tonton Nhacha qui voulait le bonheur des enfants.

L'épreuve de la famille

Comment la famille d'Ahmed vit-elle cette épreuve ?

Leïla : On se serre les coudes. On partage nos chagrins, nos peines, nos douleurs ensemble. On essaie de se maintenir à flot tant bien que mal. Suite aux interpellations, nous espérons que les choses avanceront rapidement, afin de pouvoir récupérer le corps de notre bien-aimé Ahmed, le rapatrier et l'enterrer dignement auprès des siens, à Casablanca, la ville d'origine de son épouse. Nous ne l'avons toujours pas vu...

Avez-vous reçu un élan de soutien aux Moulins ? Cela vous porte ?

Miranda : Ça a fait chaud au cœur. Mais j'avais encore besoin de mon père. Ses enfants avaient encore besoin de leur père. C'est tragique. C'est moi qui ai dû leur annoncer, comme j'ai pu... Je sais que je vais devoir prendre soin de mes petits frères et sœurs, même s'ils ont encore leur mère. C'est ce qu'il aurait aimé. Il revivra à travers moi. Mais je suis brisée à vie. La moitié de mon cœur est partie avec mon défunt père.

Qu'attendez-vous de la justice ?

Leïla : J'en appelle à nos dirigeants, jusqu'au plus haut sommet de l'État, pour des peines les plus lourdes et exemplaires possible, même si ça ne ramènera pas notre cher et tendre. Nous avons foi en la justice. En attendant, nous nous en remettons à Dieu.

Marche blanche le week-end à venir

Comme en octobre dernier, une marche blanche devrait honorer la mémoire des victimes décédées lors de la fusillade aux Moulins. Miranda a pris attache avec le cabinet du maire Eric Ciotti et va contacter la famille d'Adilson, afin d'organiser cet hommage le week-end de la Pentecôte. Si la promenade des Anglais a été proposée, le rassemblement devrait plutôt se faire, cette fois-ci encore, place Masséna.