Une ancienne employée de Harrods, recrutée dans les années 1990, témoigne depuis les États-Unis des années passées auprès des frères Al-Fayed entre Londres et la Côte d'Azur. Vanessa (prénom modifié), aujourd'hui quinquagénaire, raconte un recrutement marqué par un examen médical intrusif, une séquestration sur un yacht et la présence d'une très jeune fille. Elle est officiellement reconnue comme victime de traite d'êtres humains par le Home Office, l'équivalent du ministère de l'Intérieur britannique.
Un recrutement sous haute tension
Vanessa, qui vit désormais en Californie, s'exprime en visioconférence depuis le cabinet d'avocats d'Eva Joly, avec ses consœurs Caroline Joly et Agathe Barril. Elle est l'une des victimes présumées des agressions sexuelles, viols, séquestrations et traites d'êtres humains commis autour des frères Al-Fayed, désormais décédés. Son récit fait écho à celui de Francesca, une autre ancienne assistante personnelle des Al-Fayed, qui décrivait déjà un système d'isolement similaire au sein de la villa de Saint-Tropez.
Au début des années 1990, Vanessa, alors âgée d'une vingtaine d'années, postule à un emploi dans le célèbre magasin londonien Harrods. Avant son embauche, elle est convoquée à un rendez-vous médical présenté comme un préalable. Mais l'entretien n'a rien d'un examen classique : elle subit ce qui s'apparente à un examen gynécologique (examen pelvien, frottis, contrôle mammaire approfondi et test VIH). Un compte rendu est adressé à Harrods, détaillant des éléments de sa vie personnelle, comme un deuil récent, sa contraception ou sa vie affective.
Une agression et un piège sur l'eau
Vanessa doit ensuite se rendre à un entretien d'embauche au domicile de Salah Al-Fayed, à Park Lane. « Là-bas, on a mis quelque chose dans mon verre. J'avais l'impression d'avoir été droguée, mais je ne pensais pas que c'était possible dans un cadre professionnel. J'ai fini par me dire que j'avais dû imaginer tout cela », confie-t-elle. Elle parle d'une agression sexuelle. Malgré tout, elle accepte un poste d'assistante qui doit l'emmener en France, sur le yacht personnel de Salah Al-Fayed, qui fait des haltes entre Saint-Tropez et Monaco.
Dès son arrivée, la réalité la rattrape : « On m'a confisqué mon passeport. Je n'étais plus libre de mes mouvements et, en plus, j'étais sur un yacht, sur l'eau », raconte-t-elle. Ses fonctions n'ont plus rien à voir avec celles annoncées. Elle doit rester en permanence aux côtés de Salah Al-Fayed, y compris lors de dîners réunissant des invités fortunés accompagnés de jeunes femmes. « Un jour à Monaco, Salah m'a emmenée déjeuner sur le yacht de Mohamed que je savais être marié et père de jeunes enfants. J'ai été surprise de voir à bord une fille bien plus jeune que moi », ajoute-t-elle.
Une nuit de terreur et une fuite
Vanessa décrit une nuit où Salah Al-Fayed se serait introduit dans son lit : « Il n'avait aucune intention de partir et j'étais complètement figée de terreur. Il n'y avait nulle part où me cacher. Je ne pouvais pas sauter du yacht en pleine nuit. Je ne savais même pas à quelle distance on était de la côte », témoigne-t-elle. Le personnel du bateau avait reçu l'interdiction de lui adresser la parole. Après le déjeuner sur le yacht de Mohamed, elle évoque un « trou noir », suggérant qu'une drogue a été mise dans son verre.
Sentant l'étau se resserrer à l'annonce d'un déplacement sur un nouveau bateau ne disposant que d'une cabine, Vanessa organise son départ précipité et russe pour que Salah lui rende son passeport. « Malgré la colère de Salah Al-Fayed, j'étais déterminée et j'ai pu fuir », dit-elle. Elle met ensuite ses souvenirs de côté, persuadée d'être la seule victime. En septembre 2024, un documentaire de la BBC consacré aux Al-Fayed lui fait prendre conscience de l'ampleur du système. « On m'avait fait signer un accord de confidentialité à l'embauche. J'étais persuadée qu'en parler m'attirerait de sérieux ennuis judiciaires », explique-t-elle.
Une reconnaissance officielle et des questions
Vanessa a porté plainte en Grande-Bretagne et en France. Elle a été reconnue officiellement par le Home Office comme victime de traite d'êtres humains. Comme d'autres femmes ayant subi de l'esclavage moderne, elle attend une sanction pénale pour les complices des actes commis entre les années 1990 et 2010 au Royaume-Uni et à l'étranger, dont la France. Environ 157 victimes se sont manifestées auprès de la police britannique (Metropolitan Police) pour des faits de viols, agressions sexuelles, exploitation et traite à des fins sexuelles. 259 personnes ont déposé une demande d'indemnisation dans le cadre du dispositif de réparation mis en place par Harrods.
Vanessa fait le rapprochement avec les méthodes décrites dans l'affaire Epstein : « Les victimes d'Epstein disent qu'on les faisait voyager entre les aéroports de Luton et de Stansted à Londres, ce sont les mêmes aéroports que les Fayed utilisaient déjà. Je n'étais clairement pas la seule victime envoyée de Luton à Nice, ni à qui on prenait le passeport à l'embarquement. » Elle précise qu'Harrods Aviation appartenait à Mohamed Al-Fayed dès 1995 et disposait de structures destinées à l'aviation privée sur ces deux aéroports. « Pourquoi aucune autorité ne regarde ça ? », interroge-t-elle. Elle détaille le rôle de chaque membre de la famille : « Salah sur la Côte d'Azur, il m'avait dit que Mohamed était celui qu'on voyait, Ali le cerveau des chiffres en coulisses, et que Mohamed voulait pousser Dodi [ex-compagnon de la princesse Diana] à reprendre l'entreprise ». Trois décennies plus tard, elle se demande de quelle entreprise il s'agissait et de quelles activités il était question. Ce dossier concerne des accusations et des enquêtes en cours visant des personnes décédées, jamais jugées. Les qualifications pénales évoquées n'ont pas été tranchées par un tribunal.



