Christian Estrosi : « Silence de mort » sur la Promenade après l'attentat de Nice
Estrosi : « Silence de mort » après l'attentat de Nice

Christian Estrosi, qui n'était plus maire de Nice le 14 juillet 2016 mais premier adjoint en charge de la sécurité et président de la Région Sud, raconte à Nice-Matin cette soirée d'horreur et les dix ans de tumultes qui ont suivi.

Le moment où tout bascule

« Au moment où le camion rentre sur la Promenade et commence son massacre, je suis prévenu. Je me trouve au milieu de la foule qui est en panique. On annonce des coups de feu à la gare, une prise d'otages… Le centre de vidéosurveillance et les forces de l'ordre essaient désespérément de vérifier s'il y a des complices ailleurs », se souvient-il. Le préfet lui donne l'instruction de se mettre en lieu sûr pour communiquer. « Là, on m'envoie des images épouvantables. Ce sont des images qui, aujourd'hui encore, défilent régulièrement en moi en pleine nuit. » Après que les premières informations ont été établies, le président François Hollande l'appelle et lui confirme qu'il s'agit d'un attentat terroriste.

Le « silence de mort » sur la Promenade

En arrivant sur la Promenade des Anglais environ deux heures après le drame, Estrosi découvre une scène d'horreur : « Depuis ma naissance, j'ai toujours entendu du bruit sur la promenade des Anglais. À toute heure du jour et de la nuit, il y a le son des voitures, de la vie. Et là, j'ai découvert pour la première fois ce que veut dire l'expression « silence de mort ». La Promenade était jonchée de cadavres. » Il fait immédiatement ouvrir le Centre Universitaire Méditerranéen (CUM) pour accueillir les familles à la recherche d'un proche, mobilisant psychologues et représentants de toutes les religions. « J'ai pris des dizaines de papas, de mamans, d'enfants dans mes bras. Juste après l'attentat, face à l'effroi, c'est un appel du pape François qui m'a permis de tenir bon, lui qui a ensuite reçu les victimes en audience privée au Saint-Siège. »

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Dix ans après : devoir de mémoire et transmission

Pour ce dixième anniversaire, Estrosi insiste sur le devoir de mémoire : « Une ville n'oublie pas un attentat, elle apprend simplement à vivre avec une absence. Le temps n'efface rien. » Il a porté ce devoir en relation étroite avec les associations. « J'y ai appris une chose essentielle : si on ne se met pas dans la tête d'une victime, on ne peut pas comprendre. »

Message aux victimes et aux associations

« Je veux leur dire que ce soir-là, je me suis fait une promesse silencieuse : ne jamais les laisser se sentir seules. Dix ans plus tard, cette promesse demeure. » La Ville a ouvert la Maison des Victimes pour les accompagner juridiquement. Concernant le mémorial, Estrosi souhaitait l'unanimité : « Les familles n'étaient pas toujours d'accord entre elles, ce qui est normal. Cela a pris cinq ans de réunions. Nous aurions pu aller plus vite, mais nous avons préféré avancer ensemble. Aujourd'hui, je ne regrette pas d'avoir choisi l'unanimité plutôt que la précipitation. »

Polémiques sur la sécurité : des regrets ?

Interrogé sur les polémiques autour du dispositif de sécurité, Estrosi répond : « Je me suis promis que pour ce dixième anniversaire, je n'entrerai pas dans la polémique. Je dirai une seule chose : dans l'instant qui a suivi le drame, lorsque le ministre de l'Intérieur est arrivé à la préfecture, nous nous sommes retrouvés avec plusieurs élus. Le ministre et le préfet nous ont alors dit : « Bon, maintenant, nous avons à travailler. Messieurs, veuillez sortir », comme s'il y avait quelque chose à cacher. Forcément, on ne le vit pas bien. La polémique s'est déclenchée là. Mais je n'en dirai pas plus. Le 14 juillet n'appartient ni aux responsables politiques, ni aux institutions. Il appartient d'abord aux victimes et à leurs familles. »

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Besoin de vérité des familles

Estrosi comprend le besoin de vérité : « J'ai autant envie qu'elles de savoir. Tout ce qui pourra y contribuer sera une bonne chose. C'est un attentat terroriste, il a été jugé, des complices ont été lourdement condamnés. La Ville de Nice s'était constituée partie civile pour avoir des réponses, le parquet a fait appel, notre constitution a été cassée, et nous avons perdu en cassation. Si la Ville décide aujourd'hui de se constituer à nouveau partie civile et qu'elle y parvient, je ne pourrai que m'en réjouir. Je m'associe moralement à cette démarche. »

La Promenade sécurisée et la vie qui reprend

Après la tragédie, la question était de savoir comment les Niçois et les visiteurs pourraient revenir sur la Promenade. « Nous avons lancé un chantier de près de 80 millions d'euros de sécurisation. Nous l'avons sanctuarisée pendant un an, un an de deuil total sans le moindre événement. Les Niçois ont une force extraordinaire. Ils se sont mis debout pour montrer au monde entier qu'ils n'avaient pas peur. » Un concours artistique a donné naissance au hashtag « I Love Nice », partagé par des centaines de personnalités internationales, de Barack Obama à Rio de Janeiro qui l'a projeté sur le Corcovado.

La mémoire pour les prochaines années

« Commémorer n'est pas regarder en arrière, c'est prendre un engagement envers ceux qui ne sont plus là. Une mémoire qui ne rassemble pas finit par s'épuiser ; une mémoire partagée devient une force. Notre devoir n'est plus seulement de nous souvenir, il devient un devoir de transmission. Les témoins directs sont là, mais il faut maintenant fabriquer « les témoins des témoins ». » Estrosi souhaite que le 14 juillet devienne une double commémoration nationale : celle de la fête nationale et celle de Nice. « J'espère qu'un jour, ce droit nous sera reconnu. » Il soutient également la demande d'un mémorial national du terrorisme à Nice, portée par Anne Murris, présidente de l'association Mémorial des Anges.

Présence aux côtés d'Emmanuel Macron

Estrosi sera présent à la cérémonie d'hommage avec le président Emmanuel Macron : « Ma fidélité ira toujours aux victimes, à leurs familles, aux sauveteurs, aux pompiers, aux policiers, aux soignants, à tous ceux qui ont tenu debout cette nuit-là. Je suis profondément reconnaissant à Emmanuel Macron d'avoir répondu favorablement à ma demande en septembre dernier pour inscrire ce rendez-vous à son agenda. Sa présence signifie l'hommage et le soutien indéfectible de l'État. » Il conclut : « Pendant dix ans, de manière très personnelle, j'ai souvent eu le sentiment de porter une douleur qui n'était pas la mienne. Aujourd'hui encore, je considère que c'était simplement mon devoir. J'ai quitté la mairie, je n'ai jamais quitté le 14 juillet, et je ne le quitterai jamais. »