Enfance confisquée aux Moulins : traumas et résilience sous la guerre des gangs
Enfance confisquée aux Moulins : traumas et résilience

Une vie entre traumas et résilience au milieu de la guerre des gangs

Ils ont appris à marcher vite, à être aux aguets, à scanner instinctivement les angles morts des tours décrépies. Ils ont appris l'ultra-vigilance pour échapper à une guerre qui n'est pas la leur. Et ils connaissent par cœur cette phrase que leurs parents ressassent le cœur serré : « Ne traîne pas en rentrant à la maison et fais bien attention ». Aux Moulins, à l'ouest de Nice, quartier de reconquête républicaine offert à la sauvagerie des dealers, le refrain est usé. La violence du narcotrafic a éteint, petit à petit, l'insouciance des gosses et la sérénité des mères et des pères.

Règlements de comptes en pleine journée

Ce lundi, les bambins étaient à l'école quand, à 15 h 30, un tireur arrivé calmement en trottinette a sorti une arme de guerre et a fait feu en direction d'une épicerie, place des Amaryllis, semant sang et larmes. Encore. Deux pères de famille ont été tués et six autres personnes ont été blessées. « Le narcotrafic est un cancer qui étend ses métastases dans tout le pays. Le combat ne doit pas faire l'objet de naïveté », a déclaré Éric Ciotti, le maire de Nice. Mais les habitants ne sont plus naïfs depuis bien longtemps. Les règlements de comptes entre narcotrafiquants frappent aveuglément, en pleine journée, au milieu des passants qui font leurs courses ou papotent tranquillement.

Témoins des attaques

Les écoliers n'ont pas vu le tireur, mais ils ont tout pris de plein fouet : le hurlement des sirènes, le ballet bleu des gyrophares, les secours qui s'affairaient encore sur les victimes, les larmes et les cris de ceux qui ont vu tomber un proche sous les balles. La place des Amaryllis, qui devrait être un espace de jeux pour les bambins sous le regard des anciens installés sur les bancs de pierre, est devenue une zone de danger absolu.

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« On ne les laisse plus sortir seuls »

Au 7e étage d'une tour, Tarik et Karima (prénoms modifiés) pourraient couler des jours heureux avec leurs deux filles de 8 et 12 ans et leur « grand » garçon de 14 ans. Sur la table basse du salon joliment décorée, une boîte de mélatonine est entamée. « C'est pour les deux plus grands », souffle Karima. « C'est la psy à Lenval qui nous a dit de leur donner pour qu'ils arrivent à dormir », confie la maman. Au sein du foyer, la peur est devenue un membre de la famille. Depuis la fusillade du 4 octobre dernier, ses deux plus âgés ont besoin d'un suivi psychologique. Le médecin l'a posé sur un certificat, noir sur blanc : ils souffrent d'un « psycho traumatisme consécutif au drame » survenu il y a 8 mois. Comme lundi, les balles n'ont laissé aucune chance à deux personnes. Cinq autres personnes avaient été blessées. « Ils n'ont pas assisté à la fusillade, mais ils étaient tout près », révèle Tarik. Pire, l'horreur avait un visage familier : « le père de la copine de ma fille a pris une balle dans le ventre. Il rentrait du travail, il était allé chercher des pizzas. Mes enfants commençaient à peine à oublier et ça a recommencé », raconte le papa. Rechute.

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Le périmètre de vie de la petite famille se réduit comme peau de chagrin depuis leur installation aux Moulins en 2017. Karima ne respire que lorsque le verrou de la porte d'entrée est tiré et lorsque les rideaux des fenêtres sont baissés. « On ne laisse plus nos enfants sortir seuls. Avant, notre fils allait faire deux courses pour nous, de temps en temps, maintenant c'est fini », chuchotent les parents. Karima soupire : « Je suis en permanence angoissée, je ne souffle que lorsque tout le monde est à la maison, même moi je dors très mal ». Parfois, en pleine nuit, ça toque très fort à leur porte. Des dealers qui cherchent une planque pour échapper à la police ou qui vérifient les logements vides pour les squatter. D'une main, le père de famille désespéré montre la barre de fer posée près de sa porte d'entrée : « Vous trouvez normal de vivre comme ça ? ». « Nous, on peut supporter, mais pour les enfants ça fait tellement mal au cœur. En habitant ici, on les prive de leur enfance, on les prive de jouer dehors dans le parc, on les prive de leur insouciance », grogne Tarik. « On dirait qu'on vit dans une ville en guerre. Comment ils vont grandir avec ça nos enfants ? », bredouille Karima. Dès 2018, le couple a fait des dizaines et des dizaines de demandes de relogement au bailleur social, Côte d'Azur habitat. « Ils nous ont jamais répondu », glisse Tarik. Déménager, son seul et unique espoir de sauver l'enfance de ses mômes déjà en miettes.

La gauche-écolo monte au front

« Ce qu'ont vécu les enfants des écoles des Moulins, que ce soit du Bois-de-Boulogne, de la Digue-des-Français ou de l'école des Moulins, c'est terrifiant et ça arrive trop souvent »... Les élus d'opposition de la gauche-écologiste à Nice veulent des mesures pour cette génération sacrifiée. Il est encore temps ! « Ils s'habituent aux bruits des fusillades, s'habituent à la violence. Et l'impact à long terme sur eux n'est pas bon », a martelé Juliette Chesnel-Le Roux, leur cheffe de file.

Mise en place d'un protocole

D'abord, ils souhaitent la mise en place d'un « protocole » entre le rectorat, la police nationale, la préfecture et la Ville, « pour qu'en cas de menace, en cas d'alerte, des instructions claires soient appliquées ». Confinement, pas confinement ? Lundi, jure l'opposition « il y a des écoles pour lesquelles ça n'a pas fonctionné et il y a des enfants qui sont sortis à 16h30 alors que la fusillade a eu lieu à 15h30. Il faut aussi que les parents puissent être prévenus, sans qu'on ne les affole. Parce que, qu'est-ce qui se passe généralement ? Les parents sont prévenus par les enfants ».

Soutien psychologique

Le groupe municipal demande également la mise en place d'un soutien psychologique. « C'est hyper important. Il le faut pour les écoliers et pour tout le personnel, parce que pour eux aussi, c'est terrifiant », assènent les élus, inquiets. « Cette violence est en train de mettre des couches de boue dans la tête des gamins. Qu'est-ce qui va se passer dans leur cœur, dans leur tête dans l'avenir ? », interroge Juliette Chesnel Le Roux.

Mimétisme avec les caïds

« Les enfants semblent tellement blasés la plupart du temps », souffle Manon (prénom modifié), 32 ans. Elle est professeur des écoles. Bon Voyage, Pasteur, L'Ariane : des années qu'elle enseigne en REP +. 2 459 écoles en France font partie du réseau d'éducation prioritaire renforcé. « On leur confisque leur enfance », dit-elle. Lorsqu'ils sortent de chez eux, ou de l'école, ils affrontent les rues devenues zones de combat entre bandes rivales. « L'an dernier à L'Ariane, on a dû confiner les élèves deux fois, il faut les éloigner des fenêtres, les faire attendre sans leur montrer notre angoisse », se souvient-elle. « Une fois, on allait sortir, et l'intervention des policiers n'était pas terminée, on s'est retrouvés face aux flics qui couraient derrière des types avec leurs flingues à la main. Nous, on était paniqués, les enfants non », sourit-elle, désabusée. « Dès 4 ans, dans la cour, ils reproduisent ce qu'ils voient dehors. Ils se regroupent en mode bande, mettent les capuches sur la tête, passent leur pouce sous la gorge, comme s'ils allaient couper une tête », révèle-t-elle. Le mimétisme avec les caïds. La rue est une grande partie de leur univers quand les fins de mois sont si difficiles. « Le week-end ils ne sortent pas du quartier, ils sont en bas de leur immeuble, avec les grands, ils zonent », regrette cette institutrice. « Quand on leur dit qu'il ne faut pas taper, ils ne comprennent pas vraiment, pour eux c'est comme un mode de communication », ajoute-t-elle. Certains bambins apprennent à pousser et à taper même avant de savoir parler. Parce qu'ils l'ont trop vu dehors.

« À la récré, ils ne jouent plus aux gendarmes et aux voleurs mais aux dealers et aux policiers. Certains imitent même les “choufs” en criant, sans savoir ce qu'ils font vraiment », renchérit Isabelle qui travaille depuis plusieurs années à l'école Bois-de-Boulogne, à la sortie des Moulins. « Un jour, un de mes élèves est arrivé en retard, il avait pleuré. Il était encore en panique. J'ai fini par comprendre qu'il n'avait pas voulu sortir de chez lui parce qu'il y avait une grosse mare de sang dans le hall de son immeuble », raconte-t-elle.

« Ils sont en révolte »

Marie-Claude enseigne depuis 11 ans à l'école « Les Moulins » en plein cœur de la cité. « Il y a un regain de violence chez les 10-11 ans, on a des soucis de discipline avec eux. Ils sont en révolte contre le système. Ils sont fatigués, ils ne dorment, parce qu'il y a du bruit, des tirs », relate-t-elle. « Quand ils sont très petits, ils posent beaucoup moins de questions, mais les parents le font et ils transmettent leur angoisse », pose Marie-Claude. Ces parents qui redoutent la balle perdue sont aussi terrorisés par un autre péril qui guette leurs enfants : être happés par les tentacules des dealers. Le stup sait parfaitement tisser sa toile et son emprise sur la jeunesse des quartiers.

Des proies faciles

Manon se souvient des lundis matins dans sa classe, quand elle demandait à ses élèves de raconter leur week-end. « Ils me disaient que tonton leur avait offert un jouet... En fait, ils avaient tous le même tonton », se remémore la professeure des écoles. C'était le chef du quartier. L'un des chefs du narcotrafic. « En CP, en CE1, ce sont les cadeaux. En CE2, les enfants sont enrôlés pour être guetteurs, c'est comme ça qu'ils les achètent », se désole-t-elle. Isabelle rebondit : « L'argent facile, les cadeaux, c'est attrayant finalement pour ces gamins. Les trafiquants savent y faire, d'abord ils leur demandent un petit service, comme d'aller acheter un sandwich et ils leur disent de garder la monnaie. Après le service devient un service lié à la drogue ».