Dix ans après l'attentat du 14 juillet 2016 à Nice, David Clares, ancien commandant des sapeurs-pompiers, brise le silence. Il confie son impossibilité d'accepter le bilan de 86 morts et raconte comment ce drame a bouleversé sa vie. Il a quitté son métier, une décision qu'il regrette parfois.
Un témoignage pour se libérer
David Clares a longtemps hésité à parler. S'il a finalement accepté de témoigner, c'est dans l'espoir que cela lui fasse « du bien » et l'aide à exorciser ce drame qui le hante encore. Longtemps, il a estimé n'avoir « pas le droit à la parole », ni « pas le droit de se plaindre », car il ne se considère pas comme une victime. Les victimes, pour lui, sont celles qu'il a secourues ce soir-là sur la Promenade des Anglais. Lui n'a fait « que [son] métier ».
De l'attentat de Paris à celui de Nice
David Clares était commandant des sapeurs-pompiers, promis à devenir chef des pompiers de Nice. Il a tourné le dos à 27 ans de carrière « à cause de l'attentat ». Il résume son expérience en trois phases : « L'avant, le pendant et l'après ». L'avant commence huit mois plus tôt, le 13 novembre 2015, lors des attentats de Paris. Ce soir-là, de garde, il se dit immédiatement que cela pourrait arriver à Nice. Il obtient le feu vert de sa hiérarchie pour rédiger la « doctrine opérationnelle départementale », la feuille de route qui sera suivie moins d'un an plus tard.
Le 14 juillet 2016, David n'est pas à la caserne mais chez lui. C'est le lieutenant-colonel Philippe Bergont, de permanence, qui le joint le premier à 22h40 : « viens vite ! Il y a un camion qui a foncé sur la foule, c'est un carnage… » À l'intonation de sa voix, il comprend immédiatement la gravité de la situation.
Le soir du drame : 460 pompiers engagés
Ce soir-là, 460 sapeurs-pompiers sont engagés dans la pire tragédie qu'ait connue Nice. L'ancien officier tient à leur rendre hommage, ainsi qu'aux 233 pompiers qui ne travaillaient pas mais se sont immédiatement proposés pour réarmer les casernes. Le plan NO-VI (nombreuses victimes) est déclenché et suivi à la lettre. « Tout le monde a joué le rôle qu'on attendait de lui », sans un éclat de voix, dans un silence assourdissant qui a marqué David Clares. Il se souvient : « J'ai le souvenir qu'il n'y avait plus de bruit… À moins que je ne les entendais pas, pris dans la bulle de notre intervention ».
Un bilan inacceptable
Dix ans après, le traumatisme refait surface. Malgré l'efficacité des secours, un sentiment paradoxal l'anime : « Ce bilan, 86 morts, je n'arrive pas à l'accepter… » Au petit matin, en rentrant chez lui, il a pleuré. « Je l'avoue sans honte, j'ai pleuré. Même si on a beau se préparer en permanence au pire, parce que c'est notre métier, personne n'est jamais préparé à un tel drame ».
Le retour d'expérience et le départ
Il est chargé de rédiger le retour d'expérience (RE-TEX) au cours du mois d'août. Pour cela, il doit écouter en boucle tous les messages radios de la nuit, du premier à 22h33 minutes et 17 secondes jusqu'au dernier. « Cent fois j'ai dû revivre l'intervention », souffle-t-il. Il prend alors la lourde décision de quitter les pompiers. Le jour de son départ, il prononce ces mots : « On commence sa deuxième vie lorsqu'on prend conscience qu'on n'en a qu'une… » Mais aujourd'hui, il concède : « c'est faux ! » Ce départ n'était peut-être qu'une façon de faire le deuil des 86 victimes et du comportement de quelques collègues qui l'ont déçu : « Les rares qui ne sont pas revenus ce soir-là, ceux qui ont fait comme s'ils n'étaient pas au courant, ceux qui au contraire ont cherché à se faire une place et puis ceux qui ont fait la course à la médaille ensuite… »
Une nouvelle vie, mais des regrets
David Clares s'est tourné vers le privé, puis s'est engagé en politique, espérant « servir d'une autre manière l'intérêt public ». Mais il a été déçu par des personnes « qui s'intéressent avant tout à leurs petites affaires » ou qui « défendaient surtout leur intérêt personnel ». On lui a même reproché de « jouer contre les pompiers », lui, fils et père de sapeur. Il avoue que l'uniforme lui « manque ». Malgré tout, il ne se plaint pas : « Tout va bien dans ma vie, j'ai une femme merveilleuse, trois enfants géniaux. Et je viens d'apprendre que je vais être grand-père ! » Chaque année, à 22h33 minutes et 17 secondes, il adresse un message à ses anciens collègues, en souvenir de cette intervention sans commune mesure.



