10 ans après le 14-Juillet : le policier qui a lancé l'alerte se souvient
10 ans après le 14-Juillet : le policier qui a lancé l'alerte

« Camion fou sur la Promenade, risque d'attentat ! » C'est le tout premier message d'alerte lancé le soir du 14 juillet 2016 par Christophe Benedetto, alors chef de la brigade de nuit de la police municipale de Nice. Dix ans après, ce policier de 54 ans se souvient de chaque détail de cette nuit d'horreur qui a fait 86 morts et des centaines de blessés.

Un différend entre automobilistes comme point de départ

Ce soir-là, Christophe Benedetto intervient d'abord sur un banal différend entre automobilistes, vers 22 heures, au niveau du carrefour Magnan sur la chaussée nord de la Promenade des Anglais. Un échange de coups a eu lieu, un protagoniste est interpellé. Benedetto rejoint l'équipage pour prêter main-forte. C'est là que tout bascule.

« J'étais sur place depuis 5 minutes à peine lorsque je vois un camion arriver à grande vitesse de l'autre côté de la chaussée. Il monte sur le trottoir et pulvérise le mobilier urbain. » Christophe comprend immédiatement qu'il ne s'agit pas d'un accident : « Il n'a pas freiné. Au contraire, je vois le chauffeur qui accélère et renverse tout le monde sur son passage. »

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Le premier message d'alerte et la poursuite

Le chef de la brigade de nuit saisit sa radio et lance le tout premier message d'alerte : « Camion fou sur la Promenade, risque d'attentat ! » Sans attendre, il embarque avec deux de ses agents à bord de son véhicule et se lance à la poursuite du camion de 19 tonnes. « On est obligés de ralentir, décrit-il. Le camion projette des corps sur nous. On doit éviter les blessés mais on ne s'arrête pas. Ce n'est pas à nous de leur porter secours. Ma mission à ce moment-là c'est de faire cesser le péril. »

Il fonce derrière cette « masse blanche » qu'il essaie de ne pas perdre de vue. Le camion s'immobilise une première fois devant le Negresco, mais alors que des effectifs de la police nationale arrivent « au contact » par la rue de Rivoli, il redémarre. « On s'est dit ça y est, on va tous mourir », se souvient-il.

L'assaut et le chaos

Christophe Benedetto suit « sa trace mortelle » jusque devant le palais de la Méditerranée. Lorsqu'il arrive, des agents maîtrisent un homme au sol. Il entend crier « individu neutralisé », mais il sait que ce n'est pas le chauffeur aperçu à Magnan. Arme au poing, il se glisse côté conducteur et entrouvre la portière alors que des coups de feu éclatent sur sa droite. Le terroriste s'est effondré sur le siège passager. Les portes arrière du camion sont déverrouillées, créant une menace supplémentaire. « Avec les collègues de la nationale on s'est réparti les tâches. Eux ont sécurisé l'avant, nous l'arrière », décrit-il.

La radio annonce « coups de feu à Gambetta », mais il comprendra plus tard qu'il s'agit de l'écho des premiers tirs. Sur le moment, lui et ses collègues se croient « au milieu » d'un champ de bataille, pensant qu'ils vont « tous mourir ».

Le secours aux victimes et le traumatisme

Malgré le chaos, les policiers portent secours aux blessés. Christophe Benedetto fait embarquer un groupe d'enfants en urgence absolue dans son véhicule pour les évacuer. Il se souvient d'une femme enroulée à l'essieu du camion, encore vivante. Il évoque la sidération des survivants : cette dame demandant poliment si elle n'avait pas vu ses enfants, alors que leurs corps gisaient sous ses yeux. Une autre victime refusait de lâcher la main dépassant d'un drap, linceul de fortune de son compagnon.

« Personne n'est préparé à ça », résume ce policier aguerri, plusieurs fois blessé en service, notamment par un coup de couteau à la gorge. Il n'aurait jamais imaginé être confronté à une telle tuerie de masse. « D'autant que ce mode opératoire n'avait jamais été employé en France », rappelle-t-il.

La polémique politique et la non-reconnaissance

Très vite, une polémique éclate entre le maire de Nice et le ministre de l'Intérieur. « Nous, on gérait l'ingérable et eux, ils se battaient déjà sur les responsabilités », déplore Christophe Benedetto. Cette « guerre des politiques » lui est incompréhensible, car elle contraste avec la solidarité vécue sur le terrain avec ses « frères d'arme », policiers municipaux et nationaux « côte à côte ».

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Il en a personnellement fait les frais. « Lors de la cérémonie organisée juste après l'attentat, le ministre de l'Intérieur au garde à vous devant moi m'a expliqué qu'il ne pouvait pas me décorer parce que je n'étais pas primo intervenant mais seulement primo-arrivant », rapporte-t-il. Pourtant, il a été le premier à signaler le camion, à se lancer à sa poursuite et à ouvrir la portière sous le feu. Le lendemain, il s'est porté volontaire pour garder les cadavres sur la Promenade. Ses confrères, de la municipale comme de la nationale, ont spontanément retiré leur médaille en signe de solidarité. « Parce que les médailles on s'en fout, l'important c'est ce qu'on a fait ce soir-là », conclut-il.

L'hypervigilance dix ans après

Dix ans après, Christophe Benedetto vit toujours avec le traumatisme. « J'ai des flashs, des odeurs qui me remontent », confie-t-il. La sensation que cela pourrait « recommencer » ne le quitte pas. « Ce qui me sidère le plus, c'est la faculté des gens à reprendre une vie normale alors que le risque existe toujours. Certes la Promenade des Anglais a été sécurisée, mais pas l'avenue Jean-Médecin ou la place du Pin », souffle-t-il dubitatif. « Qui a raison ? Est-ce qu'il faut s'arrêter de vivre ? Sans doute pas… », reconnaît-il.

Il témoigne pour que l'on n'oublie pas les victimes du 14-Juillet, même si cela ne lui « apporte rien à part remuer la pulpe du fond ». Son hypervigilance est permanente : « Même quand je vais au restaurant je ne peux pas m'installer dos à la porte. Cette hypervigilance ne me quitte pas. »