« Beaucoup d’hommes m’ont dit qu’il était évident qu’ils avaient une libido plus importante que les femmes en général et que c’était pour ça que des hommes n’arrivaient pas à retenir leurs pulsions et violaient des femmes », raconte avec effroi Emma*. C’est en arrêtant la pilule comme moyen de contraception il y a quelques années que la trentenaire perçoit un changement dans sa propre sexualité. « Je ressentais plus de désir et je me suis rendu compte que cela mettait mal à l’aise mes partenaires. » En d’autres termes, la vision de la sexualité d’Emma est bouleversée, remettant en cause une vision stéréotypée des rapports intimes, encore partagée par un grand nombre de personnes.
D’après le baromètre d’opinion de la Drees réalisé en France métropolitaine en 2020 et 2022, un quart des personnes adhèrent aux stéréotypes de genre de manière générale, tandis que plus de la moitié les rejettent et qu’un dernier quart se situe dans une position ambivalente. Côté sexualité, la dernière étude nationale à évoquer directement le sujet remonte à 2006 ; elle observait des divergences dans les représentations de la sexualité au féminin et au masculin. Le rapport de l’enquête précisait : « Ces divergences s’inscrivent dans une vision du monde qui voit dans la biologie la cause essentielle des différences entre hommes et femmes en matière de sexualité. » Ainsi, 75 % des femmes et 62 % des hommes interrogés adhéraient à l’idée selon laquelle les hommes auraient « par nature plus de besoins sexuels que les femmes ».
Vingt ans plus tard, #MeToo est passé par là, de même que les discours remettant en cause les stéréotypes de genre dans la sexualité. Pour autant, ce mythe d’une libido plus importante chez les hommes que chez les femmes reste ancré dans les consciences d’une partie de la population. « En consultation, si je demande “est-ce que vous adhérez à cette idée ?”, généralement on me répond “non”, rapporte Margaux Terrou, sexologue clinicienne à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) et autrice de La Malbaise (éd. Payot). Sauf que dans les faits au quotidien, tout traduit une adhésion à cette croyance. » Quels comportements confirment cette observation ? « Le fait pour une femme de se forcer à avoir un rapport sexuel alors qu’elle n’en a pas envie, les stratégies d’évitement comme le fait de renoncer à tout contact physique avec son partenaire de peur qu’il pense qu’il s’agit d’une invitation à la sexualité », détaille la sexologue.
« J’ai cru à ce mythe quand j’étais jeune, ce qui m’a amenée à penser que je n’étais ni attirante ni aimée par des partenaires qui n’avaient pas beaucoup de désir. J’en souffrais beaucoup », témoigne Gaëlle, 52 ans, qui ne peut dire d’où lui venait cette certitude pourtant « bien ancrée ». Aujourd’hui, elle a appris à voir les choses autrement. « Après mon divorce, j’ai rencontré un homme qui était impuissant. Je me disais que je n’étais pas normale, pas désirable, puisque “normalement” il aurait dû avoir plus envie que moi. Et puis à l’époque, il n’y avait pas tous ces discours autour du consentement. Je ne dirai pas que j’ai sauté sur mes ex, mais je faisais des crises de pleurs. Avec le recul, ce comportement n’était pas sain », regrette-t-elle.
En couple depuis vingt ans, Aurélien, 40 ans, raconte que la sexualité a été un « sujet houleux » pour son couple pendant une quinzaine d’années. Il l’explique par une enfance marquée par des violences sexuelles à son encontre, un modèle parental différent de celui de son épouse et une certaine vision de l’hétérosexualité fabriquée par notre société. « Tout est fait pour que l’homme ait un désir sexuel permanent », considère-t-il, avant de confier : « Pendant très longtemps, ma compagne a eu beaucoup de pression par rapport à notre sexualité, je sais qu’elle s’est forcée plusieurs fois. »
Le déclic d’Aurélien est intervenu vers 2020. Après une dépression, il révèle à son épouse les violences dont il a été victime durant son enfance : « Ce moment correspond à un point de bascule dans notre vie affective, amoureuse et sexuelle. » Ingénieur du son, il se met alors à écrire un spectacle dans lequel il parle de santé mentale, de violences sexistes et sexuelles. L’écriture lui permet de détricoter son rapport à la sexualité. Il parle d’une « prise de conscience » grâce à des lectures d’essais, de romans graphiques ou encore des recherches statistiques.
Pour Alexia Boucherie, doctorante en sociologie au Centre Émile-Durkheim (Université de Bordeaux) et autrice de Trouble dans le consentement (éd. Pérégrines), « l’idée que les hommes seraient toujours partants est reliée à une vision de la masculinité qui doit être active dans une sexualité forcément hétérosexuelle ». Pour autant, elle a observé un effet post-#MeToo : « Les hommes se demandent davantage s’ils forcent l’autre personne, tandis que les femmes se demandent si elles ont déjà été forcées. Dans mes entretiens, j’ai remarqué qu’il était compliqué pour les hommes d’identifier des moments où ils n’avaient pas eu envie d’un rapport sexuel. »
La sexologue clinicienne Margaux Terrou rappelle que « 35 % des Françaises et des Français se déclarent insatisfaits sexuellement », selon l’Observatoire européen de la sexualité féminine (2021). Pour elle, ce sentiment est en partie lié à cette perception de la sexualité masculine « dangereuse car elle incombe à la biologie des facteurs sociologiques, légitime le viol, qu’il soit conjugal ou non, et appuie le fait que les femmes soient des objets et non des sujets ». La sexologue rappelle que les conséquences sont aussi peu reluisantes pour les concernés : « C’est une forme de pression qui nourrit une angoisse de la performance. » Cette rhétorique se retrouve dans les discours masculinistes diffusés sur les réseaux sociaux, laissant présager que le travail autour de la déconstruction des clichés dans la sexualité reste d’actualité.



