Un projet de loi controversé pour protéger les jeunes des écrans
Selon des études récentes, un adolescent sur quatre se trouve en situation de dépendance aux écrans, un constat alarmant qui pousse le gouvernement français à agir rapidement. Deux textes législatifs, émanant à la fois de députés Renaissance et du gouvernement, seront débattus dès janvier à l'Assemblée nationale. L'objectif principal : interdire l'accès aux réseaux sociaux aux jeunes de moins de 15 ans sur le territoire français.
Une mesure qui surprend les premiers concernés
Rivés sur leurs téléphones, connectés en permanence avec leurs amis et souvent coupés de l'actualité, de nombreux adolescents ignorent complètement que leur monde numérique pourrait être radicalement transformé dans les prochaines semaines. Anne-Laure, élève en troisième au collège Ambrussum de Lunel en Occitanie, témoigne : "Le gouvernement veut interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans ? Non, je ne savais pas. Sérieux ? 14 ou 13 ans ce serait compréhensible mais 15 ans on est plus mature, quand même ! Ça ferait vraiment bizarre, un vide... Je suis contre, évidemment."
Deux propositions législatives en concurrence
Dès le budget 2026 voté, ce projet de loi risque d'être le premier texte discuté en urgence au Parlement. Le groupe Renaissance a déposé une proposition de loi portée par la députée Laure Miller, qui pourrait être débattue dès le 19 janvier. Ce texte prévoit non seulement d'interdire les réseaux sociaux en France aux moins de 15 ans, mais aussi d'étendre aux lycées l'interdiction des portables, une mesure théoriquement déjà en place dans les collèges.
Le projet de loi gouvernemental, plus court, présente rigoureusement le même contenu. Il s'agit en réalité d'une modification de la loi existante sur la confiance dans l'économie numérique. Le Conseil d'État examine actuellement les deux textes avant leur présentation à la représentation nationale, car tous les acteurs politiques souhaitent avancer rapidement sur ce dossier sensible.
Un contexte international favorable
Cette volonté d'agir vite s'inscrit dans la foulée de décisions prises par d'autres pays. L'Australie vient d'interdire l'accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans, tandis que le Parlement italien a présenté un projet de loi similaire pour les moins de 15 ans. L'Allemagne et la Grèce envisagent également d'emboîter le pas. Au niveau européen, le Parlement a proposé de fixer à 16 ans l'âge minimum harmonisé pour accéder aux réseaux sociaux dans l'Union européenne.
Une réglementation actuelle peu respectée
En France, la création d'un compte sur un réseau social est déjà interdite en théorie avant 13 ans, mais cette règle reste trop peu respectée faute de contrôles efficaces. Selon l'association e-Enfance, 67% des enfants de 6 à 10 ans seraient même inscrits sur une ou plusieurs plateformes numériques. En 2023, une loi avait instauré une majorité numérique à 15 ans, mais elle n'a jamais été appliquée car elle entrait en conflit avec la législation européenne.
L'extension controversée de l'interdiction des portables
Autre mesure comprise dans les deux projets de loi : étendre aux lycées l'interdiction des téléphones portables. Cette "pause numérique" pourrait se traduire par la collecte des appareils à l'entrée des établissements. Une proposition qui fait quasiment l'unanimité contre elle dans le milieu éducatif.
Corentin, élève en terminale au lycée Victor-Hugo de Lunel, exprime son désaccord : "C'est dérangeant car il serait simple de l'interdire et de le laisser dans le sac. C'est toujours rassurant de l'avoir sur soi pour pouvoir passer un appel et beaucoup de professeurs nous font aussi faire des activités dessus." Sa camarade Lou renchérit : "Quand on est au lycée on passe un cap, on est plus mature et on finit majeur. C'est quand même lourd comme mesure."
Des chiffres alarmants sur l'exposition aux écrans
Une étude poussée d'Ipsos réalisée en 2021 mettait en évidence des cumuls de temps d'écrans préoccupants chez les mineurs : 3 heures quotidiennes pour les moins de 2 ans, 5 heures pour les 7-10 ans, et plus de 10 heures pour les 15-17 ans. Ces chiffres n'ont certainement pas régressé en quatre ans, selon les experts.
Cyberharcèlement, dépendance, troubles de la vision et du sommeil, difficultés de concentration : le cortège des méfaits liés à cette surexposition est assez unanimement reconnu pour que la mesure, sur le papier, fasse une quasi-unanimité auprès des adultes. Rémy Landri, président de la FCPE dans les Pyrénées-Orientales et coprésident de la fédération Occitanie, appuie : "C'est un véritable enjeu de santé publique. Parents et enseignants constatent au quotidien les risques cognitifs que cela induit. Beaucoup d'élèves arrivent épuisés le matin en cours et il y a une réelle impuissance à se saisir du sujet chez beaucoup de parents."
Les adolescents défendent leur liberté numérique
Chez les premiers concernés, le son de cloche est évidemment différent. Dylan, élève en quatrième au collège Gaston-Doumergue de Sommières, déclare : "Je ne pense pas que ce soit à l'État de décider de ça. En vrai, c'est aux parents de gérer leurs enfants. On peut avoir 14 ans et être plus mature qu'un élève de 17 ans." Manon, près de lui, glousse : "Si on me prive de réseaux sociaux, c'est la fin de ma vie."
Des questions techniques et philosophiques en suspens
Deux questions épineuses entourent encore cette volonté du législateur. D'abord, quels réseaux sociaux seront concernés ? TikTok, Instagram et Snapchat, les plus utilisés par les adolescents, sont clairement dans le collimateur. Mais quel sort réserver à YouTube, Twitch ou WhatsApp, qui relèvent plus de la plateforme vidéo ou de la messagerie ?
Ensuite, la philosophie même de cette interdiction est remise en question par certains scientifiques. Anne Cordier, professeure en sciences de la communication, estime dans les colonnes de l'Humanité que "bannir des réseaux sociaux, c'est aussi retirer des espaces de découverte et d'information à ces adolescents, refuser d'affronter la richesse des pratiques numériques, renoncer à éduquer..."
Alors que des adolescents se vantent déjà sur les réseaux d'avoir trouvé des parades aux logiciels de reconnaissance faciale, le gouvernement pourrait se tourner davantage vers un système de vérification plutôt que d'estimation de l'âge, ou adopter la méthode australienne de surveillance des contenus postés pour traquer les fraudeurs.
Le débat promet d'être animé à l'Assemblée nationale, entre protection de la jeunesse et respect des libertés individuelles, dans un contexte où la dépendance aux écrans devient un véritable enjeu de santé publique.



