Rencontres avec des femmes scientifiques : une nécessité pour l'orientation des lycéennes
Dans une tribune publiée à l'occasion de la semaine de l'égalité filles-garçons dans les académies, la chercheuse Lauriane Mouysset lance un appel pour transformer radicalement l'approche de l'orientation scientifique des jeunes filles. Alors que se déroule l'année de l'ingénierie destinée à attirer les filles vers les sciences, elle propose une mesure concrète : chaque lycéenne devrait rencontrer au moins deux femmes scientifiques exerçant des métiers différents avant de choisir sa spécialité.
L'ordinaire plus efficace que l'exceptionnel
L'expérience personnelle de la chercheuse en intervention dans les lycées est révélatrice : « Une élève de seconde m'a demandé si j'avais eu le droit d'être enceinte. Une autre voulait savoir combien je gagnais. Une troisième, si c'était difficile », relate-t-elle. Ces questions témoignent d'une recherche de concret, de quotidien vécu, bien loin des portraits héroïques de génies scientifiques féminins.
Cette intuition est confirmée par des données solides. L'Institut des Politiques Publiques a mené en 2024 l'étude la plus rigoureuse réalisée en France sur le sujet : une recherche randomisée contrôlée impliquant 20 000 lycéennes dans 98 établissements franciliens. Les résultats sont sans appel : une simple heure d'intervention d'une femme scientifique dans une classe de terminale fait passer la proportion de filles choisissant une prépa scientifique de 11% à 14,5%, soit une augmentation d'un tiers.
Chez les meilleures élèves en mathématiques, l'effet est encore plus spectaculaire : de 28% à 43%. Mais le plus révélateur concerne la nature des interventions efficaces : ce ne sont pas celles mettant en avant des destins extraordinaires qui obtiennent ces résultats, mais celles présentant la variété concrète des parcours - une ingénieure en énergie, une biostatisticienne, une technicienne en optique, une enseignante en physique.
Les obstacles persistants à une généralisation
Malgré ces preuves tangibles, plusieurs freins persistent. D'abord, une question de simplicité administrative : « Nommer un amphithéâtre Marie-Curie prend une délibération. Organiser la venue de deux professionnelles dans chacun des 3 700 lycées du pays demande un réseau de coordination, des plannings, un suivi », explique Lauriane Mouysset.
Ensuite, la force du récit héroïque continue de dominer. L'icône du génie raconte une histoire rassurante où le talent finit par être reconnu. Mais ce récit présente un angle mort majeur : « Si le mérite suffit, pourquoi n'y a-t-il toujours que 30% de femmes parmi les chercheurs en France ? », interroge la chercheuse.
Le diagnostic commence cependant à être partagé par les institutions. Le rapport de la délégation aux droits des femmes du Sénat publié en octobre 2025 recommande de favoriser les interventions de femmes scientifiques en établissement scolaire. Le plan « filles et maths » d'Élisabeth Borne reprend les conclusions de l'IPP avec des objectifs chiffrés : 30 000 filles supplémentaires en spécialité mathématiques d'ici 2030.
Une proposition concrète et chiffrée
La proposition de Lauriane Mouysset est précise : chaque lycéenne devrait rencontrer au moins deux femmes ayant fait des études scientifiques et exerçant des métiers différents avant de choisir sa spécialité. Pas des génies, pas des figures d'exception, mais des professionnelles qui répondent aux questions que les élèves posent réellement sur leur quotidien.
Le coût de cette généralisation est calculé :
- 3 700 lycées en France
- Deux interventions par établissement et par an
- Environ 7 400 demi-journées à organiser
- Coût de coordination et de déplacement : environ 2 millions d'euros par an
- Avec indemnisation des intervenantes : 3 à 4 millions d'euros annuels
« Un investissement modeste au regard de l'effet documenté par l'IPP », estime la chercheuse.
Ne pas faire porter la solution par celles qui subissent le problème
Un point crucial reste cependant dans l'angle mort : la question de la rémunération des intervenantes. Actuellement, les femmes qui entrent dans les classes le font quasi exclusivement bénévolement, sur leur temps personnel. « On demande aux femmes de résoudre gratuitement un problème systémique qui les pénalise », dénonce Lauriane Mouysset.
Pour résoudre ce paradoxe, elle propose deux mesures concrètes :
- Inscrire les interventions de médiation scientifique en établissement scolaire sur la liste des absences autorisées pour mission d'intérêt général, sur le modèle de ce qui existe pour les membres d'instances paritaires.
- Verser une indemnité de vacation aux intervenantes, sur le modèle des vacations d'enseignement, plafonnée à trois interventions par an.
La chercheuse conclut : « Quand une élève de seconde demande à une chercheuse si elle a eu le droit d'être enceinte, elle ne cherche pas un génie à admirer. Elle cherche à savoir si une vie dans les sciences est possible pour elle. C'est à cette question qu'il faut répondre. » Les données sont disponibles, les réseaux existent, les outils juridiques sont prêts. Il ne manque plus que la décision politique de généraliser ce dispositif qui a fait ses preuves.



