L'historien Baptiste Roger-Lacan, figure montante de la discipline, a récemment exposé sa position singulière : refuser catégoriquement de prédire l'avenir. Dans un entretien accordé au Point, il détaille les raisons de ce refus, qui s'ancre dans une conception rigoureuse du métier d'historien. Selon lui, la prédiction relève de la spéculation et non de la science historique, et il préfère se concentrer sur l'analyse des dynamiques passées pour éclairer les enjeux présents.
Un refus fondé sur une épistémologie rigoureuse
Baptiste Roger-Lacan justifie son refus par une distinction fondamentale entre l'historien et le prophète. « L'historien travaille sur des sources, des faits avérés, des processus documentés. Prédire, c'est sortir de ce cadre méthodologique », explique-t-il. Il ajoute que les tentatives de prédiction historique ont souvent échoué, car elles négligent la complexité des causalités et les aléas des décisions humaines.
Cette position s'inscrit dans un débat plus large au sein de la communauté académique, où certains chercheurs n'hésitent pas à proposer des scénarios futurs. Roger-Lacan, lui, assume une posture de modestie intellectuelle, qu'il juge nécessaire pour préserver la crédibilité de la discipline. Il cite notamment l'exemple des crises économiques et politiques, rarement anticipées par les experts, pour illustrer les limites de la prospective.
L'analyse des dynamiques historiques comme alternative
Pour Baptiste Roger-Lacan, l'historien doit plutôt s'attacher à comprendre les mécanismes de long terme qui façonnent les sociétés. Il évoque son travail sur les périodes de transition, où il étudie comment les structures sociales, économiques et politiques se recomposent. « Le passé ne se répète pas, mais il offre des clés de lecture pour décrypter le présent », affirme-t-il. Cette approche, qu'il qualifie de « généalogique », vise à identifier les continuités et les ruptures sans jamais prétendre à une quelconque anticipation.
Il prend l'exemple des mouvements sociaux récents, qu'il analyse non comme des événements inédits, mais comme des manifestations de tensions structurelles déjà présentes par le passé. « Si on veut comprendre les révoltes actuelles, il faut remonter aux logiques d'exclusion et de précarisation qui les ont précédées », précise-t-il. Cette méthode, selon lui, est plus utile aux décideurs et aux citoyens que des prévisions hasardeuses.
Une invitation à repenser le rôle de l'historien
Au-delà de sa propre pratique, Baptiste Roger-Lacan appelle à une réflexion collective sur la place de l'historien dans l'espace public. Il regrette que les médias sollicitent souvent les historiens pour commenter l'actualité en leur demandant des anticipations, alors que leur expertise réside dans l'interprétation du passé. « Nous devons résister à cette injonction à la prédiction, car elle dénature notre travail », insiste-t-il.
Il plaide pour une meilleure vulgarisation des méthodes historiques, afin que le grand public comprenne que l'histoire n'est pas une boule de cristal, mais un outil d'analyse critique. Cette démarche, espère-t-il, pourrait contribuer à un débat public plus éclairé, moins perméable aux discours simplistes sur l'avenir. En attendant, il continue ses recherches, fidèle à sa conviction : l'historien ne prédit pas, il éclaire.



