Le 14 juillet 2016, un attentat perpétré sur la promenade des Anglais à Nice faisait 86 morts et plus de 40 blessés. Dix ans après, alors qu'Emmanuel Macron participe à la commémoration du dixième anniversaire, rescapés, proches de victimes et pompiers ont accepté de livrer leur témoignage. L'attaque, revendiquée par Daech, reste l'une des pires tueries de masse en France.
Anaïs Bonnin, l'enfant dans la foule
Le 14 juillet 2016, Anaïs Bonnin, 14 ans, se trouvait sur la promenade des Anglais. « À ma hauteur de petite fille de 14 ans, j’ai entendu le bruit des kalachnikovs, les gens qui hurlaient, se souvient-elle. Dans le mouvement de foule, j’ai lâché la main de ma marraine, je me suis retrouvée toute seule, je me suis réfugiée chez des personnes qui m’ont accueillie. » Dix ans après, la jeune femme reste hantée par cette soirée et ses répercussions : stress post-traumatique, scarifications, malaises, et un combat pour faire valoir ses droits lors du procès. Infirmière aujourd'hui, elle raconte dans un livre intitulé Et après : « J’ai perdu une partie de moi qui ne reviendra jamais, j’ai mis beaucoup de temps à me réconcilier avec la petite fille que j’étais. »
Gilles Gamberi, le héros discret
Longtemps surnommé « le héros anonyme », Gilles Gamberi a tenté d'enrayer la mécanique meurtrière de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel. « J’assistais au début du concert, après le feu d’artifice, explique cet ancien cheminot de 65 ans, le camion est passé dans mon dos, j’ai entendu un fracas et surtout des hurlements parce qu’il a happé des dizaines de personnes. » Croyant d'abord à un accident, il s'approche du camion : « Je suis monté sur le marchepied, j’ai été braqué avec un pistolet, j’ai tapé son poignet et son avant-bras sur le bord de la fenêtre pour lui faire très mal et lui arracher l’arme, je n’ai pas réussi, j’ai sauté du camion et j’ai entendu deux coups de feu derrière moi. » Indemne, il guide un policier : « Quand on est arrivé cinq mètres, je lui ai fait signe que c’était là qu’il fallait tirer. Il a vidé le chargeur. Je pense que c’est lui qui l’a neutralisé. » Il aide ensuite aux premiers secours. Le 14 juillet 2025, il a été fait citoyen d’honneur de Peillon (Alpes-Maritimes). Il milite aujourd'hui pour la formation des enfants aux gestes de premiers secours.
Thierry Vimal, l'œuvre du père
La fille de Thierry Vimal, Amie, 12 ans, est l'une des 15 enfants tués. Le 14 juillet 2016, elle devait dormir chez une copine après le feu d'artifice. « Elle était avec sa meilleure amie et la famille, je suis arrivé très très vite, quelques minutes plus tard », raconte son père. Le poids lourd venait de fendre la foule. « Il y avait un silence absolu, abyssal et des corps par terre à droite et à gauche, déjà recouverts de nappes de restaurant, des linceuls, avec quelques petits groupes autour, mais surtout une désolation à perte de vue, l’incarnation des ténèbres, l’échec de l’humanité flagrant, qui a tout envahi. Ma fille n’était déjà plus là, elle était aux urgences, je suis allé à l’hôpital Lenval, où je l’ai vue vivante pour trois minutes, après, c’était fini. » L'écrivain a publié deux ouvrages, 19 tonnes et Au titre des souffrances endurées, et une pièce de théâtre, Prom 14, ovationnée en juin à Nice. « On n’est pas là pour raconter la résilience de l’humanité, souligne-t-il, on n’est pas là pour raconter une belle histoire que tout le monde a envie d’entendre et une histoire politiquement correcte. »
Olivier Riquier, le chef des secours
Le lieutenant-colonel Olivier Riquier, patron des pompiers de Nice en 2016, a été engagé à 22 h 33. « J’ai rejoint la promenade et j’ai vu l’horreur absolue, un lieu de bonheur transformé en enfer. Le plus dur a été la vision des enfants tués. C’est l’intervention que je n’aurai jamais voulu vivre. On a essayé de ne pas se laisser gagner par l’émotion. Quand je suis arrivé à la hauteur du camion où le terroriste était abattu sur son siège, je lui ai quasiment dit : tu as voulu tuer le maximum de vies, nous, on va en sauver le maximum. » Il commande toutes les opérations de secours. « Ce que je retiens, c’est l’engagement de mes hommes, malgré le risque de surattentat, ils ont fait preuve d’un courage exemplaire. Je n’oublierai jamais les regards qui étaient les leurs ce soir-là. » Il rend hommage dans son ouvrage Unis pour ne pas subir. « Aujourd’hui, on vit avec ça, on a tous des syndromes post-traumatiques, poursuit-il. Chaque jour, quand je me lève, je pense aux victimes, aux enfants. Si l’objectif des terroristes était de nous terroriser, c’est un échec complet. Rien ni personne ne nous empêchera d’aller sur la promenade des Anglais. »
Anne Murris, la mémoire en héritage
Le soir du 14 juillet 2016, Anne Murris était en croisière au large de la Scandinavie avec son mari Philippe. Une alerte les informe de l'attentat sur la promenade, où se trouve leur fille Camille, 27 ans. Sans nouvelles, ils rentrent précipitamment. « On savait que le camion était passé très près parce qu’il avait frôlé un camarade qui était avec elle sans le blesser. » Après quatre jours de recherche, l'avis de décès de Camille paraît dans le journal local. Lors de l'identification, une enquêtrice sort une bague pleine de sang et demande s'ils veulent voir le corps. « Il n’y a que deux mains à voir derrière une vitre », ajoute-t-elle. « Je me suis effondrée par terre », confie Anne Murris. Dix ans après, elle préside l'association Mémorial des anges et multiplie les projets : 86 galets déposés au sommet de l'Himalaya, un musée-mémorial du terrorisme à Nice. « Nous sommes les passeurs de cette histoire, explique-t-elle. On veut que cette jeune génération devienne un témoin messager. Ça reste un traumatisme collectif. Mais je ne veux pas laisser ma souffrance en héritage, il faudra que j’arrive un jour à amener mes petits-enfants sur la promenade des Anglais pour leur montrer sa beauté. »



