Polemique Bastie: France TV defend le debat d'idees
Polemique Bastie: France TV defend le debat d'idees

La possible arrivée d'Eugénie Bastié, journaliste au Figaro et chroniqueuse sur Europe 1, dans la future émission politique de France 2, "L'Heure de vérité", a enflammé les esprits. Dans un communiqué, la Société des journalistes de la rédaction nationale a dénoncé la semaine dernière le profil d'une éditorialiste jugée trop conservatrice et trop critique à l'égard de l'audiovisuel public pour ce programme qui doit suivre la campagne présidentielle à partir de la rentrée.

Un numéro deux qui assume

Face à cette crispation interne, Stéphane Sitbon-Gomez, numéro deux de France Télévisions, assume une ligne de défense claire. Selon lui, le service public ne peut pas devenir un espace réservé aux seuls points de vue jugés acceptables par une partie de la rédaction ou du public. "Faire du débat d'idées à la télévision est devenu insupportable pour toute une partie du pays", observe-t-il, lors d'une rencontre ce lundi matin avec l'Association des Journalistes Médias (AJM).

Pour le directeur des antennes et des programmes du groupe public, l'affaire Bastié dépasse largement la question d'un casting. Elle dit quelque chose du moment politique et médiatique. "On est à l'ère de la polarisation. Chacun veut que le média reflète son propre point de vue. Ce qu'on refuse, c'est le différend, ce qu'on refuse, c'est le contradictoire."

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Une conception classique du service public

Le dirigeant revendique au contraire une conception très classique du service public. "Vous allez me trouver ringard, naïf, mais je crois que le rôle du service public, plus que jamais, c'est d'être l'agora, de confronter des points de vue différents et divergents", explique-t-il. Dans son esprit, la télévision publique ne doit pas seulement informer, mais organiser la confrontation démocratique, ce qui suppose d'accepter que des opinions jugées dérangeantes par certains puissent être représentées à l'antenne.

Procès d'intention ?

Sur le cas précis d'Eugénie Bastié, Stéphane Sitbon-Gomez reste prudent. Interrogé sur le casting de "L'Heure de vérité", il refuse de confirmer les noms évoqués, parmi lesquels Benjamin Duhamel, Marc-Olivier Fogiel et Eugénie Bastié. "On est en train de construire le dispositif. On l'annoncera en temps et en heure", répond-il, tout en ajoutant : "vous jugerez sur pièce". Une manière de ne pas alimenter davantage la polémique.

Le numéro deux de France Télévisions s'agace surtout de ce qu'il perçoit comme un procès d'intention. "Ce qui me sidère, c'est l'idée qu'il y a des gens qui sont à bannir du service public", lance-t-il. Une formule qui vise ceux qui contestent la présence éventuelle de certaines signatures au nom de leur positionnement idéologique.

La critique est aussi adressée au journaliste Daniel Schneidermann, qui a récemment dénoncé une forme de trahison de l'esprit du service public. "Daniel Schneidermann pense que France Télévisions doit être le média de gauche. Moi, je ne crois pas ça", fait valoir Sitbon-Gomez, qui insiste : "nous, on est là pour n'exclure aucune opinion. Pour avoir tout le monde autour de la table".

Le cas de Nathan Devers et Paul Melun

Cette ligne, la direction de France Télévisions assure déjà l'avoir appliquée avec Nathan Devers et Paul Melun, deux chroniqueurs passés par CNews et recrutés pour intervenir dans une émission de la chaîne info France Info le vendredi, samedi et dimanche entre 22 heures et 23 heures. Là encore, la controverse a été immédiate. "Ils faisaient du bon boulot sur CNews, voulaient en partir et cherchaient un refuge parce qu'ils n'avaient pas envie de suivre ce qu'ils considéraient comme une dérive éditoriale. Ils ont proposé un projet à la direction de l'info qui l'a accepté", raconte Stéphane Sitbon-Gomez.

Mais leur arrivée a aussitôt été interprétée à travers le prisme de la droitisation supposée du service public. "Les gens ont dit : "extrême droitisation, le fascisme rentre à France Télévisions"", s'agace-t-il en résumant les critiques qui ont accompagné leur recrutement. Puis, lorsque l'émission a été arrêtée faute d'audiences satisfaisantes, l'accusation inverse a surgi... "Extrême gauchisme de France Télévisions qui arrête Nathan Devers et Paul Melun, qui étaient devenus le totem de la liberté de penser", ironise-t-il.

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Pour Sitbon-Gomez, cette séquence illustre l'absurdité du climat actuel. "On est dans une époque totalement irrationnelle", estime-t-il. À ses yeux, le service public se retrouve attaqué quoi qu'il fasse. Trop ouvert à droite lorsqu'il invite certains profils, trop fermé à droite lorsqu'il ne les reconduit pas. "La diversité des points de vue est devenue un problème", résume-t-il.

Le dirigeant insiste néanmoins sur son souhait de continuer à travailler avec les deux chroniqueurs. "On verra si on y arrive, comment et où", explique-t-il. Une manière de rappeler que l'arrêt de leur émission ne relève pas d'une sanction idéologique, mais d'arbitrages éditoriaux et d'audience.

Pluralisme en jeu

Après le rapport au vitriol du député Charles Alloncle sur l'audiovisuel public, avec notamment un milliard d'euros d'économies préconisées, c'est bien le pluralisme qui est en jeu. Faut-il que France Télévisions reflète les sensibilités du pays, y compris lorsqu'elles irritent une partie de ses équipes ? Ou doit-elle se protéger de profils jugés trop engagés ?

"Le jour où les gens ne pourront plus confronter leurs points de vue, la société sera malheureuse", tranche Stéphane Sitbon-Gomez. Un avertissement qui vaut tant pour le personnel du groupe public que pour ses détracteurs.