Le paradoxe canadien : unité nationale et velléités indépendantistes
Un étrange paradoxe traverse le Canada depuis plusieurs mois. Alors que les déclarations de Donald Trump évoquant un potentiel "51ème état" américain ont soudé comme jamais les Canadiens autour de leur identité nationale, les mouvements indépendantistes se font paradoxalement plus audibles d'un bout à l'autre du pays, particulièrement dans les provinces du Québec et de l'Alberta.
Le Québec : renaissance du projet souverainiste
Les Français connaissent bien la situation québécoise. Le 5 octobre prochain, les Québécois éliront un nouveau Premier ministre. Le Parti québécois, formation sociale-démocrate indépendantiste, caracole en tête des sondages avec environ 33% des intentions de vote. Cette ascension spectaculaire s'est confirmée par l'élection surprise du député péquiste Pascal Paradis dans la circonscription de Jean-Talon en 2023, un bastion traditionnellement hostile à l'indépendantisme.
Leur leader, Paul Saint-Pierre Plamondon, 49 ans, semble porté par cette dynamique. Il a remis au goût du jour une promesse ancienne : l'organisation d'un référendum sur l'indépendance du Québec. Le dernier scrutin de ce type, en 1995, avait vu la victoire du "non" par une infime marge de 50,58%. Bien que seulement un tiers des Québécois se déclarent aujourd'hui favorables à l'indépendance, le débat refait surface avec une intensité inédite.
Immigration : un thème central de la campagne
Outre la question souverainiste, l'immigration est devenue un enjeu électoral majeur. Après dix ans de politique d'ouverture sous Justin Trudeau, avec 300 000 à 500 000 immigrants accueillis annuellement, l'opinion canadienne a basculé. Au Québec, où la maîtrise du français est cruciale, les nouveaux arrivants viennent principalement de France, du Maghreb et d'Afrique.
"Nous dépassons totalement la capacité d'accueil de nos infrastructures", alerte Pascal Paradis, dont le parti souhaite s'inspirer du modèle scandinave plus restrictif. "Nous proposons simplement de revenir à des niveaux acceptables, au modèle d'immigration viable que nous avons connu jusqu'en 2017". La fragilisation de la langue française constitue une préoccupation majeure, même à Montréal où les nouveaux arrivants privilégient souvent l'apprentissage de l'anglais.
L'ombre de Trump plane sur le Canada
Un autre facteur perturbe la campagne électorale : les pressions économiques et politiques de l'administration Trump envers son voisin canadien. Le Premier ministre Mark Carney, sentant le vent tourner, multiplie les appels à l'unité nationale. Le 22 janvier, il a prononcé un discours remarqué sur les plaines d'Abraham à Québec, évoquant "le choix historique de privilégier l'adaptation plutôt que l'assimilation".
En réponse, Paul Saint-Pierre Plamondon a qualifié ce discours de "colonialiste". Les experts restent divisés sur l'impact électoral de la proposition référendaire. "Le Parti Québécois se tire une balle dans le pied avec sa proposition de référendum", estime Patrick Leblond, professeur à l'université d'Ottawa. "Les Québécois pourraient être refroidis à l'idée de devenir indépendants dans un contexte international aussi instable", ajoute Éric Bélanger, professeur de sciences politiques à Montréal.
L'Alberta : le "Texas du Canada" tenté par la sécession
À l'ouest du pays, en Alberta, le contexte international influence également les débats. Cette province conservatrice, surnommée le "Texas du Canada", concentre 84% de la production pétrolière nationale. Une minorité d'indépendantistes, regroupés autour de l'Alberta Prosperity Project dirigé par Mitch Sylvestre, a lancé une pétition en janvier qui pourrait mener à un référendum si elle atteint 177 000 signatures d'ici mai.
"En Alberta, les mesures écologiques du gouvernement Trudeau ont créé un ressac au cube", explique Stéphane Dion, ancien ambassadeur du Canada. Environ trois Albertains sur dix seraient favorables à la sécession, et certains n'excluent pas de devenir le 51ème état américain. L'administration Trump entretient habilement ces velléités, rencontrant à trois reprises des représentants du mouvement indépendantiste albertain en un an.
Fin janvier, le secrétaire américain au trésor Scott Bessent a qualifié l'Alberta de "partenaire pour les États-Unis", confirmant la stratégie de déstabilisation discrète menée par Washington. Le Canada se trouve ainsi tiraillé entre un renforcement de son unité nationale face aux menaces extérieures et la résurgence de forces centrifuges qui pourraient redéfinir sa configuration territoriale et politique dans les années à venir.



