Crise politique au Royaume-Uni : l'affaire Epstein ébranle Starmer et la monarchie
Affaire Epstein : crise politique majeure au Royaume-Uni

Une rencontre diplomatique écourtée dans une Londres en ébullition

Ben Coleman dévale précipitamment les marches de la résidence de l'ambassadeur de France à Londres. Le député travailliste de Chelsea et Fulham a à peine eu le temps d'honorer son rendez-vous avec la ministre française Alice Rufo, de passage dans la capitale britannique ce 9 février, qu'il doit déjà repartir en hâte. L'heure n'est plus aux civilités diplomatiques. « Pour une fois, la situation politique britannique devient intéressante. Presque autant qu'en France ! » lance-t-il avec un sourire sardonique, laissant entrevoir son français parfait, vestige de ses années bruxelloises.

Il est attendu d'urgence à Westminster, où le Premier ministre Keir Starmer réunit son camp dans une atmosphère lourde de fin de règne. La sérénité apparente de Kensington Palace Gardens, cette enclave diplomatique fermée à la circulation en lisière du paisible Hyde Park, n'est qu'un trompe-l'œil : le royaume entier bout intérieurement.

L'affaire Epstein : le coup fatal pour Starmer

Ironie du sort, c'est un dossier dont Keir Starmer semblait pourtant éloigné qui menace aujourd'hui de lui porter le coup fatal : l'affaire Epstein. Le Premier ministre britannique, installé au 10 Downing Street depuis juillet 2024, n'avait vraiment pas besoin de ce nouveau scandale. Sa courte mandature est déjà marquée par une collection d'avanies :

  • Frondes parlementaires répétées
  • Révoltes internes au sein du Labour
  • Polémiques sur des cadeaux, notamment des places de football pour son club fétiche, Arsenal
  • Démission d'une adjointe sur fond d'impôts impayés

Chaque crise l'a un peu plus affaibli, mais cette fois, les appels à la démission se font à visage découvert.

La nomination fatale de Peter Mandelson

Le cœur du problème réside dans la nomination, en décembre 2024, de Peter Mandelson au poste prestigieux d'ambassadeur à Washington. Si l'ancien baron du Labour avait déjà dû quitter ses fonctions sous le poids des premières révélations, les nouveaux documents exhumés fin janvier changent radicalement la donne.

Ces archives révèlent que Mandelson fut l'un des confidents les plus intimes de Jeffrey Epstein, allant jusqu'à lui transmettre des informations boursières sensibles alors qu'il était ministre entre 2008 et 2010. Son nom apparaît désormais comme un pivot central de cette sordide affaire, avec pas moins de 5 866 occurrences dans les dossiers judiciaires.

Le Labour se déchire sur fond de scandale

Pour comprendre l'ampleur du séisme, il faut revenir trente ans en arrière, lorsque Peter Mandelson publiait The Blair Revolution en 1996. Architecte du New Labour et démiurge ayant porté Tony Blair au pouvoir, Mandelson incarnait la transformation du parti. Keir Starmer en est l'héritier putatif, celui qui a utilisé les recettes du centrisme pour purger l'aile gauche et triompher en 2024.

Pourtant, la question demeure : pourquoi avoir choisi un personnage aussi controversé, dont les liens avec Epstein étaient documentés depuis plusieurs années, pour le poste prestigieux de Washington ? À l'époque, l'argument pragmatique prévalait : il fallait un homme ayant l'oreille de Donald Trump, un ancien commissaire européen au Commerce rompu aux joutes tarifaires.

Aujourd'hui, Keir Starmer « regrette » amèrement sa décision. Il a présenté ses excuses aux victimes de Jeffrey Epstein, mais l'incendie continue de se propager au sein de son propre camp.

Les fuites et les sacrifices

L'entourage de David Lammy, le vice-Premier ministre, a fait fuiter dans la presse qu'il avait conseillé à Starmer de ne pas nommer Mandelson. Pour tenter de calmer la fronde, Starmer a été contraint de sacrifier son directeur de cabinet, Morgan McSweeney. Ce départ n'a rien d'anecdotique : c'est celui du stratège en chef, dont l'influence était telle que certains observateurs le comparaient à Dominic Cummings sous Boris Johnson.

Un ancien compagnon de McSweeney avait résumé cruellement la relation entre les deux hommes : « Keir croit qu'il conduit le train, mais on l'a assis à l'avant du DLR », faisant référence à cette branche du métro londonien qui fonctionne sans chauffeur.

La monarchie britannique également éclaboussée

La crise ne se cantonne pas aux rues de Whitehall. De l'autre côté de St James's Park, le palais de Buckingham est lui aussi pris dans la tourmente. Le prince Andrew, frère du roi Charles III, s'impose comme l'autre figure de premier plan britannique du dossier Epstein.

Le cliché du fils préféré d'Elizabeth II, le montrant à quatre pattes dans la demeure new-yorkaise du financier, est une infamie dont la Couronne se serait bien passée. Déchu de ses titres et de ses honneurs, Andrew n'est plus qu'une ombre encombrante pour les Windsor.

Fait exceptionnel, Charles III est sorti de sa réserve par un communiqué officiel, se disant prêt à coopérer avec la justice : « Si la police de Thames Valley nous sollicite, nous sommes prêts à la soutenir. »

Une annus horribilis pour la monarchie

Le prince William et son épouse Kate sont sur la même ligne. Bien que leur déclaration laconique de deux lignes évite de nommer les protagonistes du scandale, le signal politique est limpide. Pour Marc Roche, biographe de la famille royale et chroniqueur au Point, le spectre d'une annus horribilis plane désormais sur la monarchie britannique.

Le mal est profond : Andrew occupe aujourd'hui encore le huitième rang dans l'ordre de succession, malgré son retrait complet de la vie publique. À Londres, où la presse anticipe déjà les prochaines révélations de la justice américaine, le feuilleton Epstein n'a pas fini de faire trembler les allées de Buckingham et de Westminster.

La fin programmée du règne Starmer

Acculé, Keir Starmer s'accroche à son fauteuil avec l'énergie du désespoir. Mais à Westminster, on prépare déjà l'inventaire. « C'est fini, assurent tous nos interlocuteurs, son sort est scellé », révèle un haut diplomate européen en poste à Londres.

Reste à savoir quand le couperet va tomber. Certains députés travaillistes lui donnent jusqu'aux élections locales de mai. Mais une autre échéance, plus immédiate, se profile : le 26 février, avec une élection partielle. Une défaite du Labour pourrait précipiter la sortie de Keir Starmer.

« Starmer est désormais tellement impopulaire qu'il est difficile d'imaginer qu'il puisse survivre à une défaite aux élections locales », acquiesce Tim Bale, professeur de sciences politiques à l'université Queen Mary de Londres. Il observe, effaré, une situation politique britannique où une telle incertitude n'a que rarement régné ces dernières décennies.