Le vote religieux, un tabou français enfin décrypté
C'est une réalité qui échappe souvent aux analyses politiques traditionnelles, mais qui pourrait pourtant influencer significativement les prochains scrutins en France. Le journaliste Lucas Jakubowicz se penche avec minutie sur les comportements électoraux des Français selon leur appartenance religieuse – qu'ils soient pratiquants ou non – dans une enquête approfondie qui fait l'objet d'un livre intitulé Vote religieux, un tabou français (éditions de l'Observatoire), dont Le Point dévoile en exclusivité les principaux enseignements.
Une méthodologie innovante pour contourner l'interdit statistique
Le lancement de cet ouvrage est prévu ce 12 février lors d'une soirée-débat avec l'auteur et Jérôme Fourquet, directeur du département Opinions de l'Ifop, à l'Espace Bernanos à Paris. Dans un entretien exclusif, Lucas Jakubowicz détaille sa démarche : « En France, la loi interdit formellement la production de statistiques religieuses officielles, s'appuyant sur l'article 2 de notre Constitution qui affirme l'existence d'un seul peuple français. Pourtant, nous disposons d'outils variés pour mesurer ce phénomène ».
Le premier instrument, et sans doute le plus fiable selon l'auteur, réside dans les enquêtes post-électorales menées par l'Ifop depuis une vingtaine d'années. Ces études, réalisées notamment sous la direction de Jérôme Fourquet lors des élections présidentielles ou européennes, ventilent les résultats selon de multiples facteurs dont la religion déclarée. « Ces données nous offrent un aperçu précis pour les catholiques, avec un échantillon suffisamment large pour distinguer pratiquants et non-pratiquants. Pour les musulmans, nous disposons également d'informations, mais la situation est plus complexe pour les Juifs qui représentent moins de 1% de la population », précise le journaliste.
Trois monothéismes, trois approches méthodologiques distinctes
Pour approfondir l'analyse du vote religieux, Lucas Jakubowicz a dû changer d'échelle et identifier des bureaux de vote ou zones géographiques marquées religieusement. « Pour l'électorat juif, je me suis appuyé sur les travaux de Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach qui avaient identifié des bureaux de vote en observant la concentration communautaire via le nombre de synagogues, de commerces casher, etc. J'ai complété cette liste avec des villes comme Neuilly-sur-Seine ou Levallois-Perret où l'on observe depuis 2016 une 'Alya intérieure' », explique-t-il.
Pour confirmer ces données, l'auteur a utilisé un faisceau d'indices : l'engagement des élus locaux contre l'antisémitisme, les patronymes dans les carnets roses (naissances et mariages) ou encore les listes scolaires. « À Neuilly-sur-Seine, on est passé d'environ 10% de mariages civils impliquant des patronymes juifs en 2010 à près de 30% certains mois aujourd'hui. Ce qui est fascinant, c'est que ce vote transcende les classes sociales », souligne-t-il.
Pour les catholiques, l'exercice s'est révélé plus complexe. « Il n'existe pas vraiment de bureaux de vote 'catholiques' identifiés comme tels. Je me suis particulièrement intéressé aux 'catholiques zombies', selon l'expression des sociologues Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, c'est-à-dire ceux qui gardent un héritage culturel », indique Lucas Jakubowicz. Il a développé une méthode inédite en comparant le nombre de baptêmes par diocèse avec le nombre total de naissances par département, identifiant ainsi un « Top 14 » des départements les plus catholiques.
Concernant l'électorat musulman, le journaliste a appliqué la méthode « Fourquet-Manternach » en considérant un faisceau d'indicateurs : la représentativité politique dans les conseils municipaux, la présence de commerces halal, et des enquêtes de terrain sur la ghettoïsation de certains quartiers. « En Provence, certaines politiques urbaines ont concentré les populations d'origine musulmane dans des zones très précises. En recoupant avec les carnets roses, j'ai identifié une vingtaine de villes et de bureaux de vote témoins », précise-t-il.
Des conclusions qui bousculent les analyses traditionnelles
À l'issue de son enquête, Lucas Jakubowicz affirme que le facteur religieux, dans certains cas, transcende l'âge, le diplôme ou le revenu. « Jean-Luc Mélenchon obtient un score de 70% chez les musulmans à la présidentielle de 2022. C'est rationnel. Prenez le cas d'un Français d'origine musulmane, non pratiquant, qui boit de l'alcool et ne fait pas le ramadan. Quand il entend un candidat comme Éric Zemmour essentialiser les musulmans, parler de 'Grand Remplacement', de 'Reconquista', critiquer les prénoms comme Mohamed, il se sent personnellement menacé », analyse le journaliste.
Ce phénomène de vote de protection lié à un héritage plutôt qu'à une foi se retrouve également chez les « Juifs de gauche ». « Depuis le 7 octobre, beaucoup de Juifs non pratiquants, historiquement ancrés à gauche, se sentent trahis par la complaisance de LFI vis-à-vis de l'antisémitisme. Le facteur religieux reprend le dessus sur l'idéologie politique classique », observe Lucas Jakubowicz.
Des évolutions électorales significatives
L'enquête révèle également des transformations importantes dans les comportements de vote. « L'électorat catholique, historiquement stable et plutôt proeuropéen, connaît une évolution significative avec la fin du 'sous-vote' pour l'extrême droite. Le déclic a eu lieu en septembre 2017, quand le Front national a purgé les souverainistes radicaux comme Florian Philippot », explique l'auteur.
Concernant le vote juif, des signaux forts indiquent une évolution. « En 2022, il y a eu un survote massif pour Éric Zemmour dans la communauté juive. Aujourd'hui, Emmanuel Macron s'est mis une grande partie de la communauté à dos, notamment en refusant de manifester contre l'antisémitisme. Pour les prochaines municipales, on voit des personnalités juives rejoindre le RN, comme à Marseille ou Paris », constate Lucas Jakubowicz.
Une contribution originale à la compréhension du paysage politique français
Ce qui distingue ce travail des études universitaires traditionnelles, selon son auteur, c'est sa portée et son actualité. « La plupart des études universitaires se sont focalisées sur le vote catholique. Je traite pour ma part des trois monothéismes ensemble. Ensuite, beaucoup de travaux de référence datent du siècle dernier. Mon livre montre que les comportements électoraux persistent même quand la foi disparaît », souligne Lucas Jakubowicz.
Le journaliste conclut : « Le vote reste multifactoriel. Mais aujourd'hui, les sciences sociales en France ont tendance à évacuer le facteur religieux. C'est une erreur. Mon enquête démontre que c'est un élément qui, dans certains contextes, transcende les catégories sociales traditionnelles et influence significativement les choix électoraux des Français ».
Le débat « Vote religieux. Réalité ou fantasme ? » organisé en partenariat avec Le Point, animé par Jérôme Cordelier, en présence de Jérôme Fourquet et Lucas Jakubowicz, se tiendra ce 12 février à 19 heures à l'Espace Bernanos à Paris.



