Renseignement : la fin des silos, une révolution silencieuse en marche
C’est un exercice rare tant les services de renseignement n’aiment guère mettre sur la table leurs organigrammes et dévoiler le détail de leur organisation interne. Les sénateurs et députés de la Délégation Parlementaire au Renseignement (ils sont huit parlementaires), tous habilités secret de la défense nationale, ont pourtant étudié le fonctionnement de la DGSE, la DGSI, Tracfin, la DRSD, la DRM, ou la DNRED pour mesurer à quel point les bouleversements technologiques, l’apparition des nouvelles menaces et le chaos géopolitique actuel transforment la vie des services. Le Point a consulté en exclusivité le détail de leur audit annuel.
Premier constat : la fin des querelles historiques
Premier constat des parlementaires de la DPR : si pendant des décennies, les services français ont fonctionné en vase clos, chacun jaloux de ses prérogatives, de ses méthodes, de ses secrets, les réformes engagées depuis 2007, les attentats de 2015 ainsi que la multiplication des menaces ont permis de réduire les querelles. Ces rivalités ont aussi été amoindries par les évolutions technologiques qui ont conduit les services à mettre davantage de moyens en commun, ce qui a constitué un changement structurel d’ampleur. Les directions techniques des différents services travaillent désormais ensemble dans des groupes de travail sur des sujets d’intérêt commun, dans une relation de confiance qui a mis des années à se construire.
Échanges de personnels et mutualisation
Même si cela reste encore symbolique, les parlementaires notent ainsi que la mobilité d’un service à l’autre est aujourd’hui encouragée, encadrée par une charte signée par l’ensemble des directeurs. Un référentiel de rémunération commun aux métiers du renseignement technique a aussi été établi. Le rapport relève aussi que l’Académie du renseignement joue un rôle croissant dans la formation partagée. Selon eux, le CNRLT (Coordinateur National du Renseignement et de la Lutte contre le Terrorisme), rattaché à l’Élysée, exerce lui aussi un rôle moteur dans cette fluidification. Le bilan de la CNRLT, selon les parlementaires, est « très favorable ».
Tout n’est pas rose pour autant selon les parlementaires. La mutualisation des capacités techniques notamment a un coût : multiplication des réunions, logistique, gouvernance partagée. Et c’est là que le bât blesse pour les services de taille plus modeste. Bien qu’ayant des besoins critiques sur les plans technique et capacitaire, ils peinent à exploiter pleinement le potentiel des programmes mutualisés, faute de ressources humaines suffisantes pour participer activement à leur pilotage. « Si des défis persistent, notent les parlementaires, notamment en matière de coordination, le bilan demeure très favorable à une approche collaborative. Tous les services dressent un bilan positif de cette démarche de mutualisation, au vu des gains d’efficacité et d’efficience qu’elle procure ».
Fin des silos à la DGSE
Selon les parlementaires, sous la pression conjuguée de l’intelligence artificielle et des révolutions technologiques, la logique des « directions spécialisées » a montré ses limites au sein des services. Trop lourde, trop coûteuse en coordination, trop lente face à des menaces qui, elles, ne connaissent pas les organigrammes.
C’est la DGSE qui a ouvert le bal. Dès 2019, le service extérieur a engagé une réflexion de fond sur son organisation, inchangée dans ses grandes lignes depuis les réformes du préfet Silberzahn à la fin des années 1980. Le diagnostic est sévère : « poser des rustines ne suffirait pas », notent les parlementaires. Effective depuis fin 2022, la nouvelle architecture repose sur des centres de mission dont les chefs répondent directement au directeur général, épaulés par des directions capacitaires chargées de mettre leurs expertises au service de l’ensemble. Trois ans après, le bilan est « positif », jugé « pertinent et adapté à l’évolution de l’environnement opérationnel et international ». La réforme se poursuit d’ailleurs note la DPR : en 2025, une Direction de la sécurité et de la protection a été créée, et la direction technique et de l’innovation réorganisée autour de l’interception et du décryptage cyber.
La réforme « Valmy » chez les douaniers
À la DNRED, le service de renseignement douanier, c’est la réforme baptisée « Valmy » qui a changé le mode de fonctionnement à l’automne 2024. Fini la logique « métier » : place à une organisation thématique en quatre grands départements - lutte contre la criminalité organisée; lutte contre la délinquance économique et financière; analyse; technique. Résultat déjà tangible selon la DPR : « une nette amélioration » de la capacité analytique du service, avec une hausse importante de la production de notes à destination de la communauté du renseignement.
Anticipation et red teaming à la DRSD
La DRSD, le contre-espionnage spécialisé dans le secteur de la défense, a quant à elle misé sur l’anticipation, notent les parlementaires. Un bureau dédié travaille désormais à plein temps sur des scénarios prospectifs couvrant un horizon de six mois à dix ans, croisant sources ouvertes, productions internes et notes partenaires. Nouveauté notable : le développement d’une capacité de red teaming et de wargaming, ces sessions de simulation où les agents adoptent le point de vue de l’adversaire pour identifier les vulnérabilités de la sphère défense et de la base industrielle et technologique de défense (BITD).
Le traitement des données à la DRM
À la DRM, le renseignement militaire, la révolution porte sur le traitement de la donnée. Des plateaux mixtes réunissent désormais analystes, spécialistes de la recherche et experts techniques. Les informations croisées sont de plus en plus hétérogènes, la partie « exploitation » du cycle du renseignement s’en trouve accélérée. La DRM s’appuie par ailleurs sur la fonction interarmées du renseignement, forte de 8 000 personnes, véritable démultiplicateur de capacité. « C’est là une véritable révolution, note la DPR, qui accélère la partie exploitation du cycle du renseignement, qui permet de décloisonner de nombreux sujets et offre ainsi des perspectives nouvelles en matière d’analyse ».
Tracfin et DGSI : expérimentations et projets
Tracfin, le service de renseignement financier, expérimente de son côté des plateaux thématiques réunissant temporairement des enquêteurs de différents départements sur une problématique commune. Ses prochains chantiers : fidéliser les ressources humaines formées à l’analyse du renseignement et former l’ensemble de ses enquêteurs aux technologies de la finance décentralisée et des crypto-actifs. La DGSI n’est pas en reste : les parlementaires ont audité « le projet stratégique 2030 » à l’heure des grands bouleversements (conflits déstabilisateurs, manipulation de l’information, hybridation des menaces, etc.).
Les services de renseignement dits du « premier cercle » sont au nombre de six: la direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI); la direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) ; la direction du Renseignement militaire (DRM); la direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD); la direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED); la cellule de renseignement financier nationale traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins (Tracfin).



