Menace de schisme : le Vatican met en garde les traditionalistes
Menace de schisme : le Vatican met en garde les traditionalistes

Dernier appel avant le schisme. Dans une déclaration publiée ce mercredi, le Dicastère pour la doctrine de la foi – le gardien de l'orthodoxie du catholicisme – met clairement en garde la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX). Si la mouvance traditionaliste venait à mettre à exécution sa menace d'ordonner unilatéralement des évêques le 1er juillet prochain – prérogative réservée au seul pape –, le geste constituera « un acte schismatique », prévient le cardinal Víctor Manuel Fernández. « Une grave offense contre Dieu », qui peut entraîner « l'excommunication », peut-on lire dans le document.

La porte n'est cependant pas totalement fermée : « Le Saint-Père continue de prier pour que l'Esprit Saint éclaire les responsables de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X afin qu'ils reviennent sur leurs pas concernant la très grave décision qu'ils ont prise », précise le préfet du Dicastère.

Un pape d'union face à la crise

Difficile d'en arriver là pour Léon XIV, qui, depuis son élection, le 8 mai 2025, s'efforce de rassembler une Église déchirée après le pontificat de François. Un homme d'union, comme le laissait d'ailleurs entendre le choix d'une devise rassembleuse : In illo uno unum ou « En celui qui est un, soyons un ».

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Concessions et faux espoirs

En voyant apparaître, le soir de son élection, sur la loggia de la basilique Saint-Pierre, ce pape Américain couvert de la traditionnelle mosette rouge (qu'avait laissée de côté François), prononçant des paroles sacrées en latin et soignant avec méticulosité la liturgie, certains, chez les traditionalistes, s'étaient même mis à rêver. Et si le pape de Chicago enterrait la lettre apostolique Traditionis custodes de son prédécesseur, qui refermait la tentative d'ouverture initiée par Benoît XVI avec les lefebvristes ?

En 2007, le pape allemand avait libéralisé la messe en latin, en la considérant comme « un rite romain extraordinaire » ; l'Argentin, en 2021, en avait restreint l'usage, soumettant son organisation à l'accord de l'évêque du lieu.

En gage de bonne volonté, Léon XIV, en octobre 2025, accordait au très conservateur cardinal Raymond Burke le droit de célébrer une messe selon le rite tridentin en la basilique Saint-Pierre. Une première en cinq ans. Quelques mois plus tôt, en juillet, le pape avait envoyé, pour le représenter au pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray en Bretagne, le cardinal Robert Sarah, la star des ultraconservateurs, mis au ban par François, qui le considérait, dans sa lettre de mission, comme un « vénérable frère qui, doué de piété et de sciences, est un éminent et zélé ouvrier dans la vigne du Seigneur » – Sarah accompagnera le pape, par la suite en Afrique. Le prélat guinéen avait prononcé une homélie choc et, depuis, met tout son poids dans sa balance pour rappeler à la raison les traditionnalistes tentés par le schisme.

Faux espoirs

« Une partie des conservateurs ou des traditionalistes espérait que le successeur de Bergoglio soit un anti-François, remarque Massimo Faggioli, professeur d'ecclésiologie au Trinity College de Dublin. Léon est certes plus prudent et plus modéré, mais son choix ne peut être interprété comme une réponse de droite au pontificat de François. Ceux qui espéraient un rééquilibrage théologique ont été déçus. »

Avec la Fraternité Saint-Pie-X, le pape va continuer de suivre la ligne de son prédécesseur, estime le Pr Faggioli – qui a enseigné jusqu'en 2025 à l'université Villanova (là où Robert Prévost fut étudiant en mathématiques avant de devenir Léon XIV). « Une ligne selon laquelle on ne négocie pas avec les lefebvristes. Parce que les tractations ne peuvent que porter sur le concile Vatican II, et Léon n'a aucune intention de revenir là-dessus ».

Le coup de force lefebvriste

Il n'est pas anodin qu'en donnant le vrai coup d'envoi de son pontificat, après huit mois de « rodage », début janvier, Léon XIV ait invité les chrétiens et ses prélats à replonger dans les textes du concile « pour redécouvrir la beauté et l'importance de cet événement ecclésial », qui est, insiste le pape, « encore aujourd'hui un phare qui guide le cheminement de l'Église ».

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Vatican II, ce fut le point de rupture, l'acmé de la fronde menée par Mgr Lefebvre, ancien archevêque de Dakar, qui le conduisit à l'ordination de ses propres évêques en 1988 et à son excommunication par le pape Jean-Paul II.

Une histoire avec laquelle la Fraternité Saint-Pie-X souhaite renouer, en annonçant avec fracas, en février dernier, son intention d'ordonner de nouveaux prélats en juillet 2026 à Écône (Suisse). Une cérémonie conduite par Alfonso de Galarreta et Bernard Fellay, qui avaient eux-mêmes été faits évêques dans ce coin de Suisse romande, en juin 1988, par Marcel Lefebvre. Une décision sans mandat pontifical, justifiée par la Fraternité comme « un acte de fidélité visant à préserver les moyens de sauver son âme et celle d'autrui », assurait, dans une interview fleuve, Davide Pagliarani, supérieur général de la FSSPX.

Nombre d'observateurs voient plutôt dans ce défi lancé au Vatican une tentative de maintenir le mouvement (qui ne compterait que 700 prêtres et quelques centaines de milliers de fidèles dans le monde) en vie et d'assurer sa pleine autonomie vis-à-vis du Vatican.

Main tendue et rupture

Quelques jours après le coup de force lefebvriste, le Vatican adresse – une nouvelle fois – une main tendue. Avec « l'approbation » de Léon XIV, une rencontre est ainsi organisée entre le préfet du dicastère pour la doctrine de la foi, le cardinal Víctor Manuel Fernández, et Davide Pagliarani, censée « éviter les déchirures ou les solutions unilatérales ». Disposé à « traiter une série de sujets » mis en lumière par la FSSPX, le préfet argentin aurait pourtant rappelé la fermeté du Vatican sur la question des ordinations qui, sans mandat du Saint-Père, « impliquerait une rupture décisive de la communion ecclésiale (schisme) avec de graves conséquences pour la Fraternité dans son ensemble », rappelait un communiqué de la salle de presse du Vatican.

« Nous savons que nous ne pouvons nous entendre »

Moins d'une semaine après la rencontre, la « reprise du dialogue » avec le Dicastère est définitivement enterrée par la Fraternité Saint-Pie-X. « Nous savons tous deux d'emblée que nous ne pouvons nous entendre sur les questions doctrinales, notamment concernant les orientations fondamentales adoptées depuis le concile Vatican II. Ce désaccord de la Fraternité ne relève pas d'une simple divergence d'opinions, mais d'une véritable question de conscience », écrit ainsi Davide Pagliarani dans une lettre publiée le mercredi des Cendres.

Pas vraiment de quoi surprendre Massimo Faggioli : « Je ne crois pas qu'ils aient une véritable intention de rentrer dans le giron de l'Église. Tout comme ils n'ont pas, selon moi, d'intérêt à engager une discussion sur Vatican II. Parce que ce n'est pas un problème d'interprétation ou d'herméneutique mais tout simplement d'acceptation de ces textes fondamentaux ».

Dans sa longue interview, Davide Pagliarani assume d'ailleurs le rôle de « contradiction » que la Providence aurait ainsi confié à la mouvance traditionaliste au sein de l'Église, d'être « une épine dans le pied des réformateurs ». Le prêtre italien ne semble pas prêt à céder un pouce de terrain. « La Fraternité Saint-Pie-X peut être sanctionnée, la messe tridentine interdite… mais ces deux mille ans ne pourront jamais être supprimés. Telle est la véritable raison pour laquelle, malgré les condamnations passées, la Fraternité n'a jamais cessé d'être une voix qui interpelle l'Église ».

« Un sujet crucial pour la France »

Dans cette affaire, la France se trouve en première ligne. Sur cette terre d'élection de Marcel Lefebvre, les traditionnalistes ont mis la main sur plusieurs paroisses et sont aujourd'hui portés par le regain de la messe en latin chez les jeunes et le grand succès du pèlerinage de Chartres qu'ils organisent – et dont la messe de clôture cette année, le lundi 25 mai, par le cardinal Burke…

Léon XIV a abordé directement le sujet dans une lettre aux évêques français, en mars dernier, en ouverture de leur assemblée annuelle à Lourdes. Le pape y abordait « le contexte de la croissance des communautés liées au Vetus Ordo » [NDLR : la liturgie en usage avant Vatican II], exprimant son inquiétude de voir dans l'Église s'ouvrir « une douloureuse blessure concernant la célébration de la Messe » ; célébration qui constitue « le sacrement même de l'unité ». Si l'Église est une mère qui prend soin de ses enfants, elle se doit de panser les blessures et de porter « un regard nouveau […] sur l'autre, dans une plus grande compréhension de sa sensibilité », ajoutait le pape, invitant à la recherche de « solutions concrètes permettant d'inclure généreusement les personnes sincèrement attachées au Vetus Ordo, dans le respect des orientations voulues par le Concile Vatican II ».

« C'est un sujet crucial, particulièrement pour la France, observait auprès de nous il y a quelques semaines le grand vaticaniste italien Marco Politi. Léon XIV a essayé de rouvrir le dialogue avec les lefebvristes. Le Vatican ne veut pas d'un nouveau schisme avec des ordinations d'évêques illicites. Mais il faut comprendre que la situation a changé : il y a une nouvelle génération de traditionalistes. Pour les anciens lefebvristes, la messe latine était la seule valable et ils rejetaient des points fondamentaux de Vatican II. Aujourd'hui, une partie des jeunes l'apprécient davantage comme un symbole d'universalité ou de résistance culturelle. C'est pour cela que Léon XIV a invité les évêques français à tenir compte de cette réalité, et a multiplié les gestes d'apaisement ».