Le piège de la patrie reconstituée en exil
Pour les exilés, la tentation la plus périlleuse consiste à recréer artificiellement leur patrie perdue, figée dans le souvenir du dernier instant vécu avant le départ. Ces exilés ne mesurent pas qu'ils creusent chaque jour davantage le fossé qui les sépare de leur terre natale, laquelle continue d'évoluer dans une réalité souvent bien moins confortable que la leur.
Les vagues successives de la diaspora iranienne en France
La diaspora iranienne française, estimée entre 150 000 et 200 000 personnes, s'est constituée par vagues successives. Les premiers arrivants furent les perdants de la révolution islamique de 1979 : monarchistes, libéraux, intellectuels laïques qui espéraient que l'ère Khomeiny ne serait qu'une parenthèse historique. Ils ne sont jamais retournés en Iran.
Puis vinrent les militants d'extrême gauche, les communistes du Toudeh, les marxistes et surtout les moudjahidine du peuple. Enfin, depuis 2009, arrivent les jeunes éduqués, artistes et entrepreneurs fuyant une mollahrchie économiquement au bord du gouffre et culturellement mortifère.
Les moudjahidine du peuple : une alliance controversée
Les moudjahidine du peuple représentent un cas particulier, combinant des éléments de l'islamisme et du marxisme. Après avoir participé avec enthousiasme à la révolution khomeyniste, ils furent massacrés en 1981 par les mêmes islamistes qu'ils avaient soutenus. En 1983, ils s'allient officiellement à Saddam Hussein, qui bombarde alors les villes iraniennes au napalm et aux armes chimiques, combattant ainsi leurs propres frères iraniens.
Expulsés de France en 1987, ils reviennent sous le nom usurpé de Conseil national de la résistance iranienne, basé à Auvers-sur-Oise et dirigé par Maryam Radjavi. Les sondages effectués en Iran montrent que cette organisation est soutenue par moins de 1% de la population.
La gauche révolutionnaire : des lunettes datées
L'autre grande composante de la diaspora de gauche est formée par les anciens militants du Toudeh, qui suivirent la révolution avec passion avant d'être eux aussi victimes de la purge khomeyniste. Cette gauche révolutionnaire des années 1970 était majoritairement issue de la bourgeoisie urbaine éduquée et partageait avec le gauchisme européen ses grands cadres interprétatifs :
- Anti-impérialisme radical
- Solidarité tiers-mondiste
- Critique systématique du capitalisme américain
Quarante-sept ans plus tard, ils analysent encore le monde iranien avec les lunettes de 1978 : l'impérialisme américain comme cause première de tous les maux, Israël comme bras armé de cet impérialisme, l'Occident comme ennemi structurel. La mutation du gauchisme européen vers l'antisionisme – qui se confond souvent avec l'antisémitisme – a actualisé leur langage politique sans qu'ils aient eu besoin de se remettre en cause fondamentalement.
Le fossé des slogans
La rupture entre ces diasporas et les Iraniens de l'intérieur se résume à deux slogans révélateurs. Alors que, depuis 2022, on crie en Iran : « Ni mollah, ni moujahidine, ni gauchiste », dans les rues de Paris, on entend : « Ni chah, ni mollah ». Cette divergence illustre l'incompréhension mutuelle qui s'est installée.
Surmédiatisation et sélection inconsciente
Le malheur est que les Franco-Iraniens de gauche anti-impérialistes sont particulièrement surmédiatisés. Leurs arguments – l'illégitimité du droit international, le risque d'un nouveau Vietnam, l'hégémonie américaine – sont parfaitement compatibles avec les grilles d'analyse de l'audiovisuel public français, formé dans la tradition gaulliste anti-atlantiste et les principes de la gauche postcoloniale.
Les royalistes et les républicains laïques sont en revanche moins bien implantés dans les rédactions françaises, et souvent perçus comme « réactionnaires » dans la presse progressiste. Inconsciemment, les journalistes sélectionnent ceux dont le discours leur est familier, créant ainsi une distorsion de la représentation.
Les voix difficiles à entendre
Le militant kurde ou le jeune Iranien qui déclare « Je veux que les bombes continuent jusqu'à la chute du régime » est beaucoup plus difficile à intégrer dans les narratifs médiatiques dominants. Pendant ce temps, en Iran, la population éduquée, assoiffée de vie, consciente des enjeux géopolitiques, et souvent reconnaissante envers les Israéliens et les Américains, n'attend qu'une chose : la liberté. La liberté chérie qui semble si lointaine.
Cette situation crée un paradoxe troublant : tandis que l'Iran évolue dans des conditions difficiles, une partie significative de sa diaspora en France reste prisonnière de représentations figées, creusant chaque jour davantage l'abîme qui la sépare de la réalité de son pays d'origine.



