La fin de l'ère du moine-soldat parlementaire
L'époque du moine-soldat, du missionnaire sacrifiant son corps au parlementarisme et à la toute-puissance des députés est révolue. Cette période où l'on acceptait sans murmurer la loi des partis, assumant un retour à peine voilé à la IVe République, appartient désormais au passé. Tout cela était avant le recours au 49-3, qui a marqué un tournant décisif dans les pratiques gouvernementales.
Un virage radical après le budget
Aujourd'hui, enfin sorti de la séquence interminable et tragi-comique du vote du budget, Sébastien Lecornu amorce un changement de cap fondamental. Dans un long entretien accordé à la presse régionale, le Premier ministre annonce clairement que l'heure est venue de gouverner véritablement le pays. Il s'agit de montrer aux Français que l'État n'est pas un bateau ivre à la dérive, mais une institution capable de prendre des décisions fermes et assumées.
Le pépère tranquille de la phase enjôleuse à l'Assemblée nationale, celui qui avait réussi à ramener le Parti socialiste dans le camp des responsables, a radicalement changé de posture. Il endosse désormais le costume du décideur aux manettes, annonçant que des choix vitaux pour la nation vont enfin être tranchés sans délai ni tergiversation.
Clap de fin pour l'emprise des partis politiques
Retour à un dirigisme pur et dur ? En tout cas, Sébastien Lecornu prononce le clap de fin pour ce qu'il qualifie désormais d'emprise malsaine des partis politiques. La formule est sérieuse, presque grave, et ne prête pas à sourire.
L'homme du compromis et du consensus mou au Palais Bourbon joue maintenant les capitaines Fracasse. Place à l'action concrète, au courage politique, à la défense des intérêts supérieurs de la nation — sans passer systématiquement par cette satanée case parlementaire qui, selon lui, paralyse toute initiative et ralentit inexorablement le processus décisionnel.
Premier acte : l'énergie par décret
Premier acte tangible de ce nouveau credo gouvernemental : la loi de programmation pluriannuelle pour l'énergie, dite PPE, cruciale pour l'indépendance stratégique française, sera promulguée par décret dès la fin de la semaine prochaine. Cette mesure symbolise la volonté d'agir rapidement, sans attendre les lourdeurs du calendrier législatif.
Un pilotage clair pour la politique énergétique
Simple coup de menton pour montrer qu'il y a enfin un pilote dans l'avion ? La manœuvre dépasse largement l'effet d'annonce. Le gouvernement ne peut plus se permettre de finasser sur les questions d'approvisionnement en gaz et en pétrole. Il doit impérativement clarifier une ligne longtemps illisible entre nucléaire et énergies renouvelables, donner un horizon prévisible et une feuille de route stable aux acteurs des deux filières.
Nous importons encore soixante milliards d'euros par an de gaz et de pétrole : autant de vulnérabilités qui nous rendent dépendants de puissances étrangères, reconnaît le Premier ministre. La protection de la planète s'aligne parfaitement avec nos impératifs d'indépendance nationale. Alors arrêtons les divisions stériles et contre-productives.
Immigration : fin des procrastinations
Même son de cloche sur le dossier épineux de l'immigration. Fini le temps des atermoiements et des reports successifs. Place à l'action déterminée. Sébastien Lecornu annonce avoir personnellement signé deux décrets réformant en profondeur l'aide médicale d'État, un sujet qui empoisonne le débat politique français depuis de nombreuses années.
Le premier décret renforce significativement la lutte contre la fraude aux prestations sociales. Le second améliore substantiellement les systèmes informatiques de contrôle et de gestion des demandes, dans le but avoué d'accélérer drastiquement les procédures administratives. En finir avec la lenteur bureaucratique chronique ? Un ange passe dans le paysage politique. On aimerait tellement pouvoir y croire, tant les promesses de simplification se sont souvent heurtées à la réalité des administrations.
Une pluie de projets pour la fin de quinquennat
On reste presque sidéré par l'avalanche de projets déversés par l'hôte de Matignon au cours de cet entretien fleuve :
- Hausse substantielle du budget des armées pour répondre aux nouvelles menaces géostratégiques
- Accélération de la décentralisation pour rapprocher les décisions des territoires
- Réforme en profondeur du système de santé, fragilisé par les crises successives
- Économies budgétaires tous azimuts pour assainir les finances publiques
Ce n'est officiellement pas un programme de campagne présidentielle — mais cela y ressemble étrangement, tant les annonces sont nombreuses et ambitieuses.
De la cape du moine-soldat à celle du magicien
Le moine-soldat du parlementarisme a donc définitivement revêtu la cape du magicien politique. L'objectif affiché est clair : sauver la fin de mandat d'Emmanuel Macron, lui redonner des couleurs et du souffle sous le slogan implicite on aura tout tenté pour redresser le pays.
Gouverner à la tronçonneuse par décrets
Il reste donc environ un an pour gouverner la France à la tronçonneuse, principalement par décrets et ordonnances. Loin des vociférations crépusculaires et des joutes stériles du Palais Bourbon, loin des compromis sans fin qui diluent l'action publique.
Sébastien Lecornu, qui rêvait encore il y a quelques mois de faire de l'Assemblée nationale un modèle de gouvernance démocratique apaisée, prend aujourd'hui un risque politique immense. Il accrédite involontairement l'idée dangereuse qu'un gouvernement autoritaire, contournant les procédures parlementaires, serait indispensable pour redresser efficacement le pays. Une forme de courte échelle involontaire offerte au Rassemblement national et à ses thèses sur la nécessité d'un pouvoir exécutif fort, dégagé des contraintes démocratiques ? La question mérite d'être posée, tant le virage annoncé est radical et suscitera certainement de vives controverses dans les semaines à venir.