Pourquoi tant de candidats à la présidentielle ? L'analyse d'un politologue
Pourquoi tant de candidats à la présidentielle ?

Les candidatures à l'élection présidentielle de 2027 se multiplient, avec plus de 30 prétendants potentiels. Cette inflation suscite critiques et sarcasmes. Est-ce raisonnable ? Pour Rémi Lefebvre, professeur de science politique à l'université de Lille, cette profusion est le symptôme d'évolutions structurelles du champ politique : une individualisation de la compétition politique et une décollectivisation du jeu politique. Cinq dynamiques sont à l'œuvre, dont les effets se renforcent mutuellement.

La fragmentation du système partisan

Le système partisan s'est atomisé. L'Assemblée nationale n'a jamais connu autant de groupes parlementaires (11, record sous la Vᵉ République). Jusqu'en 2017, les deux partis dominants (PS et UMP-LR) fabriquaient un candidat qui rassemblait large. La victoire d'Emmanuel Macron a fait éclater ce duopole mais a aussi décomposé le système partisan. La tripartition née des législatives de 2024 cache une fragmentation plus grande. Deux des trois pôles (la gauche, le « bloc central ») sont fracturés en partis multiples qui cherchent à peser sur l'élection. Chaque parti a besoin d'un candidat pour exister, même si ses ambitions sont modestes. Le PCF avec Fabien Roussel en est emblématique. Pour réguler la compétition, l'idée de primaires circule, mais leur fonction a changé : elles départageaient les candidats d'un même parti, elles deviennent un processus plus large pour limiter les candidats d'un espace politique, difficile à organiser. La perspective de primaires rend plus précoce la campagne et stimule les ambitions. Marine Tondelier, Clémentine Autain, François Ruffin sont candidats à une primaire dont l'organisation est hypothétique.

L'éclatement électoral et la volatilité

Fragmentation partisane et éclatement électoral se renforcent. Le prochain scrutin est particulièrement incertain. Les électorats sont fluides, les espaces politiques peu stabilisés. Les travaux de Vincent Tiberj montrent que la proximité partisane des Français n'a jamais été aussi faible : les électeurs ne s'identifient plus à un parti et sont mobiles. Cette désaffiliation rend les électeurs disponibles pour des choix moins prévisibles. Rares sont les forces politiques à disposer d'un socle stable (RN, LFI). Le seuil de qualification pour le second tour est anticipé comme bas, ouvrant le jeu électoral. La course au « vote utile » est lancée dans tous les camps. Cette incertitude nourrit les ambitions et incite de nombreux acteurs à tenter leur chance.

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L'affaiblissement des partis

L'éclatement du système partisan contribue à l'affaiblissement des partis. Peu représentatifs, peu implantés, appuyés sur des bases militantes fragiles, ils ne structurent plus le jeu présidentiel. Des candidatures se développent en dehors des partis et contre eux (Dominique de Villepin). Les partis désignent des candidats, mais cette investiture ne produit plus de candidats incontestés. Les militants de LR ont désigné Bruno Retailleau, mais sa légitimité est faible et il n'est pas certain qu'il soit candidat. Ses concurrents (Xavier Bertrand, Laurent Wauquiez, David Lisnard) n'ont pas renoncé. Le PS ne parvient pas à se mettre d'accord sur une procédure de sélection. Dans l'attente, les candidatures prospèrent. Les partis « personnels » (RN, LFI, Horizons) maîtrisent mieux le processus de sélection, caractérisés par un leadership incontesté. Mais la multiplication des partis personnels conduit à celle des candidatures.

Le poids des sondages

Les ressources d'opinion et le capital sondagier deviennent des ressources essentielles, opposables à une légitimité partisane fragile. Le champ médiatique s'est transformé avec la multiplication des chaînes d'information continue, favorisant la constitution d'un capital médiatique. L'auto-médiatisation via les réseaux sociaux permet aussi de gagner en visibilité. Les sondages deviennent les arbitres de cette compétition médiatique. Les partis s'en remettent de plus en plus aux sondages pour décanter la compétition préprésidentielle. Dans la macronie ou au sein de l'espace social-démocrate, la course au candidat « le mieux placé » dans les sondages est lancée. Les sondeurs alertent sur ce rôle excessif et les effets pervers de cette externalisation par les partis.

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La « dé-hiérarchisation » des élites politiques

Ces phénomènes nourrissent la fragilité des leaderships et contribuent à niveler les ambitions. « Pourquoi pas moi ? » est désormais une question courante. L'élection d'Emmanuel Macron en 2017 a créé un précédent : un acteur « extérieur » a été élu par « effraction ». Une forme de « dé-hiérarchisation » s'est produite. La concentration du capital politique dans les mains de quelques leaders semble avoir fait long feu. On est passé de l'ère des leaders à celle des petits entrepreneurs politiques.

Cet article est une carte blanche, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n'engage pas la rédaction.