Le pragmatisme brutal du second tour des municipales
La réalité du second tour des élections municipales impose aux candidats des compromis stratégiques souvent spectaculaires et des changements de discours radicaux pour espérer l'emporter. Certains s'allient à ceux qu'ils critiquaient vertement hier, d'autres se retirent après avoir promis qu'ils se maintiendraient coûte que coûte. La pratique se retrouve dans tous les partis politiques, et ces variations de positionnement peuvent contrarier les électeurs, parfois même leur donner le tournis.
Les alliances de circonstance : entre pragmatisme et hypocrisie
Le Parti socialiste et La France insoumise se sont par exemple alliés dans de nombreuses villes comme Nantes, Clermont-Ferrand ou Toulouse, après avoir pourtant passé une bonne partie de la campagne des municipales à s'invectiver mutuellement. « Il y a un côté pragmatique qui entre en ligne de compte », explique le politologue du CNRS Sébastien Michon. Si les résultats du premier tour ne sont pas à la hauteur des espérances, un accord peut constituer la seule voie vers la victoire.
Le Parti socialiste avait pourtant juré qu'il n'y aurait pas d'accord national avec La France insoumise, dénonçant le « complotisme » et « les propos antisémites » de Jean-Luc Mélenchon. Tout en prenant soin de ne pas fermer la porte à des accords au cas par cas. Il y en a aujourd'hui au moins quinze, et ses opposants dénoncent ouvertement son hypocrisie.
Les pressions politiques et les revirements spectaculaires
Il faut parfois aussi lâcher prise face aux pressions internes. Pierre-Yves Bournazel, candidat de centre-droit à la mairie de Paris, avait exclu toute alliance avec Rachida Dati, son adversaire LR. Leurs relations sont notoirement exécrables. Rachida Dati l'avait qualifié d'« incarnation physique de la droite la plus bête du monde », tandis que Pierre-Yves Bournazel jugeait que l'ancienne ministre était « en état d'ébriété narcissique ».
Finalement, au lendemain du premier tour, le candidat Horizons et Renaissance a annoncé avec plaisir la fusion de leurs listes, obtenue sous la pression de sa famille politique et de ses colistiers. Pierre-Yves Bournazel s'en est toutefois retiré par la suite, illustrant la complexité de ces manœuvres.
Les ajustements de programme sous tension électorale
L'économiste Philippe Dessertine, qui s'était imposé comme le troisième homme inattendu de la course à Bordeaux, avait promis de se maintenir coûte que coûte avant de se laisser convaincre d'abandonner. Les candidats peuvent aussi être tentés d'adapter leur discours en fonction de leurs adversaires de second tour.
Christian Estrosi, maire sortant Horizons de Nice largement devancé à sa droite par Éric Ciotti, a ainsi été accusé d'avoir voulu gauchiser son image à la dernière minute pour s'attirer de nouveaux électeurs. La sanction est venue de Bruno Retailleau, le patron de LR, qui lui a brutalement retiré son soutien avant le second tour.
Les risques politiques des revirements trop visibles
Retourner sa veste ne se fait pas sans risque électoral. « L'opportunisme, c'est jamais bien perçu », estime Franck Louvrier, maire de La Baule et ancien communicant de Nicolas Sarkozy. Changer de position, c'est offrir un angle d'attaque facile à ses rivaux si on reste dans la course.
La droite n'a d'ailleurs pas manqué d'attaquer les candidats de gauche qui se sont alliés avec des insoumis. Difficile de se dédire discrètement quand les réseaux sociaux font office de boîte noire permanente. L'ancienne ministre macroniste Marlène Schiappa, qui a rejoint la liste de Rachida Dati, a ainsi vu ressurgir d'anciennes interviews où elle n'était pas tendre avec celle qui est désormais sa tête de liste.
L'impact des revirements sur la confiance des électeurs
Les revirements peuvent aussi alimenter l'idée selon laquelle on ne peut pas faire confiance aux responsables politiques, selon Sébastien Michon, même si cet argument atteindra surtout ceux qui en sont déjà convaincus. Les alliances qui paraissent contre-nature peuvent aussi faire perdre plus de voix qu'elles n'en font gagner.
« La fusion de liste, c'est pas forcément 1 + 1 égal 2 », précise le politologue. Simon Persico, directeur de Sciences Po Grenoble, estime cependant que les électeurs ne sont pas dupes et comprennent que la politique fonctionne ainsi : « À la fin, on vote pour celui qu'on préfère, ou qu'on déteste le moins. »
Pour ne pas se dédire frontalement, mieux vaut encore pratiquer la langue de bois. « Le vrai politique fait en sorte de ne pas se retrouver dans cette situation, c'est pour ça que certains restent très évasifs », reprend Sébastien Michon. « On ne sait jamais ce qui se passe le soir du premier tour. » Cette incertitude explique en partie ces virages parfois spectaculaires qui caractérisent l'entre-deux-tours des élections municipales.



