Municipales : les alliances post-premier tour divisent les électeurs selon leurs sensibilités
Dans de nombreuses villes françaises, comme Toulouse, Lyon, Paris ou Strasbourg, les accords entre candidats se sont multipliés au lendemain du premier tour des élections municipales. Ces fusions, visant à remporter la mairie ou à faire barrage, prennent des formes variées : programmatiques, pour diriger ensemble, ou techniques, pour éviter la dispersion des voix, comme observé à Nantes.
Mardi, les candidats ont affronté la dernière ligne droite, avec un délai jusqu'à 18 heures pour déposer leurs listes en préfecture avant le second tour prévu dimanche. Mais une question cruciale se pose : les électeurs suivront-ils cette recomposition de l'offre politique au moment de glisser leur bulletin dans l'urne ?
Sensibilités partisanes et divisions électorales
Adélaïde Zulfikarpasic, directrice générale du pôle société d'Ipsos BVA, décrypte la situation : « Il y a une position de principe qui marque des différences très nettes en fonction des électorats ». Un sondage réalisé dimanche pour France Télévisions, Radio France et Public Sénat/LCP-AN par Ipsos BVA/CESI Ecole d'ingénieurs interroge les Français sur une fusion hypothétique entre les listes de La France insoumise et celles des autres partis de gauche au second tour.
Selon cette enquête, 89% des personnes proches de LFI se déclarent favorables à une fusion. Le pourcentage chute à 51% pour les proches d'EELV et tombe à 36% pour les sympathisants du PS. « 64% y sont opposés, dont 34% tout à fait opposés », précise Adélaïde Zulfikarpasic. Cette ligne reflète celle du parti, visible dans certaines villes comme Paris ou Marseille, où aucun accord n'a été trouvé entre les listes LFI et l'union de la gauche.
Du côté de la droite, le sondage Ipsos BVA révèle que 64% des sympathisants Les Républicains sont favorables à une alliance ou fusion avec les listes du Rassemblement national, tandis que 78% des électeurs proches du RN soutiennent cette option. Les LR sont également 69% à se dire favorables à une fusion avec les listes du bloc central, illustrant leur position délicate entre deux camps.
Configuration locale et individualisation du vote
Cette posture de principe est cependant nuancée par les réalités locales. « Il y a la configuration locale », souligne Adélaïde Zulfikarpasic, rappelant que les électeurs sont « assez libres ». Elle cite l'exemple de Pierre-Yves Bournazel, candidat Horizons/Renaissance à Paris, arrivé quatrième avec 11,34% des voix. Après des tractations intenses, il a accepté une fusion avec la liste de Rachida Dati, candidate LR, tout en se mettant en retrait du scrutin.
« Même s'il ne s'était pas retiré, une partie de ses électeurs n'aurait pas voté Rachida Dati car cela ne correspond pas à leurs idées ni à leur ligne idéologique », explique la spécialiste. « Ce n'est pas parce qu'il y a une fusion des listes et un candidat qui se rallie à un autre que 100% de ses électeurs suivent ».
L'étiquette du candidat à affronter influence également la décision finale. Dans une enquête menée par Ipsos, la Fondation Jean-Jaurès, le Cevipof et Le Monde, 30% des sympathisants du PS se déclarent favorables à une union à gauche « uniquement pour éviter la victoire d'une liste de droite ou d'extrême droite, quels que soient les partis qui la composent », contre 22% favorables « quelle que soit la configuration du second tour ». « Le barrage anti-RN reste un ciment fort de l'électorat de gauche », note Adélaïde Zulfikarpasic, tout en évoquant un « effritement » au fil des années.
Vers une logique d'individualisation croissante
Vincent Tiberj, sociologue et professeur à Sciences Po Bordeaux, interrogé par Le Progrès, affirme : « On n'est plus dans le monde des consignes partisanes ». Adélaïde Zulfikarpasic abonde : « On est passé progressivement à une logique d'individualisation croissante des déterminants du vote alors qu'avant, on était plus dans une logique collective : je vote comme ma famille, comme mes pairs ».
Elle résume ainsi la dynamique : « Il y a une posture de principe par rapport à une consigne nationale, mais il y a aussi la configuration de la ville. Si dans votre ville, le seul moyen de faire barrage à la droite, à la gauche, au RN ou à LFI, selon vos opinions, c'est de s'allier même si vous êtes un opposant de principe à la fusion, vous pouvez avoir une attitude différente dans les faits ».
Les électeurs sont donc confrontés à un choix complexe, où les alliances post-premier tour brouillent les lignes traditionnelles et mettent en lumière une évolution vers un vote plus individualisé et contextuel.



