Lyon : le grand écart entre les pronostics et la réalité des urnes
Les instituts de sondage lui promettaient jusqu'à 48% des intentions de vote, certains anticipant même une victoire dès le premier dimanche. Pourtant, au soir du premier tour des élections municipales à Lyon, Jean-Michel Aulas se retrouve finalement juste derrière le maire sortant Grégory Doucet, avec 36,78% des voix contre 37,36%, dans une participation de 64,52%. Entre ce qui ressemble à un "crash" pour l'un et une "remontada" pour l'autre, comment expliquer cet écart significatif entre les prévisions et les résultats réels ?
Le vote légitimiste a fait basculer l'élection
"Il semble qu'il y ait eu un déplacement d'une partie des gens qui avaient envisagé de voter Aulas, et qui, petit à petit, ont fait un vote légitimiste", analyse Romain Meltz, politologue et professeur à l'université Lyon-2. Même s'il estime qu'on "ne saura jamais si les sondages se sont trompés tout du long et s'il y a vraiment eu une remontada dans les dernières semaines".
Pour l'expert, les éléments expliquant le retour en force de l'élu écologiste s'expliqueraient moins par les grands événements à ampleur nationale – comme la mort de Quentin Deranque – qui n'ont "pas joué un rôle considérable", que par le contexte local. Autrement dit, les électeurs ont finalement fait "un vote lyonnais".
"Il y a eu un retour vers Grégory Doucet, perçu comme candidat naturel et légitime de la ville, malgré ces turbulences de la campagne", indique-t-il. Les Lyonnais auraient simplement choisi, au dernier moment, la continuité, selon cette analyse.
Le débat BFM : une blessure qui ne s'est pas refermée
L'autre moment charnière de la campagne reste le débat sur BFM. L'ex-patron de l'OL, homme d'affaires habitué à diriger en chef, s'est retrouvé déstabilisé par le format télévisé, "plutôt mauvais", remarque Romain Meltz. Son équipe a alors réduit les débats… puisqu'il n'y en a eu aucun autre. Une "erreur", selon le politologue.
"Sa prestation était un peu inquiétante pendant le débat, qu'il a qualifié de frustrant, ce qui a renvoyé un message un peu déroutant pour les téléspectateurs. Mais il n'aurait pas dû se fermer. Il aurait été moins mauvais au suivant, et au suivant encore, assure-t-il. Les électeurs n'ont donc jamais vu un Aulas en progrès."
Et pour le débat d'entre-deux-tours, prévu sur France 3 mercredi soir, Jean-Michel Aulas avait conditionné sa participation au fait que Grégory Doucet ne s'allie pas avec LFI. Ses équipes ont confirmé qu'il "refusait de débattre avec les extrêmes".
"Quand on ne participe pas à un débat, on perd l'occasion de se mettre en lumière, tranche Chloé Alexandre, chargée d'études senior à Verian. Ça n'envoie pas un signal de mobilisation."
Un programme pensé pour la métropole, pas pour la ville
Jean-Michel Aulas a aussi souffert d'un effet de désillusion classique. "Au début, il a eu une dynamique de nouveauté, une aura de personne qui n'était pas issue du milieu politique, mais bien connue des Lyonnais, constate Chloé Alexandre. Mais derrière, quand il a fallu dérouler le programme, ça a pu avoir des effets déceptifs."
À l'inverse, le maire sortant, pourtant parti avec un bilan à défendre et des critiques à surmonter, aurait réussi à convaincre, et même à mobiliser des électeurs qui ne se seraient peut-être pas déplacés sans "la menace Aulas".
Selon Romain Meltz, ce qui aurait aussi fait défaut à Jean-Michel Aulas, c'est d'avoir fait "une campagne de maire de métropole pour un poste de maire de ville". Mega tunnel, métro E, connexion à l'aéroport… "Ce sont des projets pensés pour les habitants du Grand Lyon plutôt que pour ceux qui vivent dans les 9 arrondissements", observe le politologue.
"Qu'est-ce que vous voulez qu'un Lyonnais qui habite à Lyon ait à faire de creuser un tunnel à 4 milliards ?, résume Romain Meltz. Son programme n'a pas parlé aux habitants de Lyon."
Paradoxalement, sa proposition de gratuité des transports, réservée aux seuls Lyonnais intra-muros, a même creusé le fossé avec les électeurs. "Le grand enseignement de ce premier scrutin, c'est que les travaux lyonnais ont plus touché ceux qui vivent à l'extérieur", observe-t-il, soulignant le "rejet de Bruno Bernard" aux élections métropolitaines.
Un second tour qui se jouera sur les alliances
Alors, comment éviter la dégringolade définitive pour Aulas ? "Tout va se jouer aux alliances explicites, aux appels à voter ou ne pas voter, et à la mobilisation différentielle le jour du second tour", note Chloé Alexandre. Lundi, Grégory Doucet a officialisé une alliance avec la liste La France insoumise d'Anaïs Belouassa-Cherifi. Un accord qualifié de "honteux" pour Jean-Michel Aulas.
Ce dernier se retrouve plus en difficulté pour aller "chercher des voix" même s'il a jugé lundi avoir des réserves "partout", notamment chez les électeurs qui ne veulent pas d'un accord entre le maire sortant et LFI. Pour les deux observateurs de la politique, les réserves penchent pourtant plus à gauche.
Côté Rassemblement national, qui a reçu 7% des suffrages, il n'y a pas eu de consigne de vote annoncée. "Mathématiquement, la situation est donc plus difficile pour Aulas, les candidats de gauche [Perrin-Gilbert, NPA, Parti des Travailleurs, Lutte ouvrière] devraient mécaniquement profiter à Doucet", concède Romain Meltz.
"Le débat de mercredi pourrait jouer un rôle décisif", estime le politologue. Faut-il encore qu'il ait lieu. "C'est une seconde chance, ce sera aussi la dernière", conclut le spécialiste.



