Les jeunes s'emparent des municipales, entre engagement en ligne et désillusion politique
Les jeunes et les municipales : engagement en ligne et désillusion

Un engouement inédit des jeunes pour les municipales

« Le maire va rester en poste pendant sept ans ! Et je sais que beaucoup d'entre vous ne sont pas branchés ! », s'exclame Mouna, filmant avec son téléphone, visiblement excitée par les élections municipales. Elle n'est pas un cas isolé : l'intérêt des moins de 35 ans pour ce scrutin a littéralement bondi. Selon une enquête #MoiJeune, réalisée en partenariat avec 20 minutes, pas moins de 66 % des jeunes âgés de 18 à 30 ans se déclarent intéressés par les élections des 15 et 22 mars. Si cette mobilisation ne se traduit pas toujours dans les urnes, l'abstention chez les 18-34 ans a tout de même légèrement reculé depuis les dernières élections de 2020.

Des voix jeunes et engagées aux quatre coins de l'Hexagone

Le Point a donné la parole à six jeunes venant des quatre coins de la France, âgés de 19 à 33 ans. Malgré des engagements politiques parfois opposés, ils partagent une passion commune pour les élections municipales. Victor Destang, 22 ans, utilise activement ses réseaux sociaux, notamment TikTok et Instagram, pour commenter la politique française et internationale. Le 15 mars, il se filme en train de déposer son bulletin de vote dans l'urne, partageant ce moment avec ses 62 000 abonnés.

« Je pense que les jeunes commencent à se saisir de leur futur et de ce qui les concerne directement. Le désengagement politique a pu avoir l'effet paradoxal de réintéresser les jeunes. Quand on observe les partis qui réalisent les meilleurs scores, ce sont souvent ceux qui ont pleinement investi la jeunesse : La France insoumise et le Rassemblement National, avec l'avantage indéniable du populisme », analyse ce jeune homme d'une vingtaine d'années.

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Déçu par les « alliances parfois surprenantes et les désistements stratégiques » de certains candidats, Victor s'interroge sur ces « manques de cohérence flagrants » qui interpellent particulièrement sa génération. Il souligne l'étonnement de voir des figures politiques s'allier subitement après s'être échangé des critiques acerbes durant des mois de campagne.

Tiktok s'engage civiquement avec un espace dédié

Juste avant le premier tour, TikTok a annoncé avec un certain faste la création d'« un espace entièrement dédié aux élections municipales » pour ses 29 millions d'utilisateurs français. Dans un contexte de mobilisation juvénile encore fragile, l'application chinoise a décidé de renforcer son engagement civique. Cet espace rassemble des informations officielles et vérifiées, provenant notamment du ministère de l'Intérieur. On y trouve un compte à rebours dynamique, les dates clés du scrutin, des décryptages pédagogiques, des guides pratiques sur le vote et la procuration, ainsi que des outils de détection des fausses informations.

Parmi les jeunes créateurs de contenus, Fanny se filme dans l'isoloir en train de glisser son bulletin dans l'enveloppe. Elle accompagne sa vidéo d'un message percutant : « Rappelez-vous que les maires font partie du collège électoral pour les élections sénatoriales. Rappelez-vous que tout commence par faire entendre nos voix », avant de souligner l'importance particulière de voter en tant que femme. Cet appel à la mobilisation en ligne trouve un écho chez Paulin, 19 ans, étudiant en licence d'histoire à Bordeaux.

Le jeune homme loue le rôle essentiel des réseaux sociaux, qui permettent aux jeunes de sa génération de s'informer et de se politiser progressivement. « Lors des élections municipales, tout comme lors des législatives anticipées, les politiciens utilisent massivement les réseaux sociaux pour toucher un public plus jeune et connecté », remarque-t-il avec perspicacité. Il déplore cependant une omniprésence parfois écrasante d'un discours de gauche sur ces plateformes. « Beaucoup de jeunes politisés appellent à voter à gauche, alors que dans les résultats concrets, la gauche est moins présente en France que la droite », s'étonne-t-il, pointant un décalage significatif.

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Le choc entre la réalité en ligne et les résultats des urnes

Sur TikTok, certains jeunes expriment ouvertement leur stupéfaction en découvrant que La France insoumise (LFI) n'est finalement pas en tête au niveau national lors du premier tour. « Les gars, ce qui me sidère, c'est qu'on nous a quand même fait croire sur les réseaux que tout le monde votait pour La France insoumise ! », commente, abasourdi, un utilisateur nommé Shouka. « Rien qu'en voyant le nombre de vidéos, de tweets sur les réseaux sociaux, on a l'impression qu'on n'entend que LFI ! C'était une victoire annoncée ! Mais dans la vraie vie, personne ne se bouge vraiment », s'interroge le jeune homme, évoquant même une forme de « propagande » spécifique aux réseaux sociaux.

Lucas Jakubowicz, journaliste, statisticien et auteur de l'ouvrage Vote religieux, un tabou français (éditions L'Observatoire), n'est pas surpris par ce phénomène. « Les jeunes électeurs des grandes villes sont souvent diplômés ou en études supérieures. Ils sont très politisés et militent fréquemment à gauche, mais ils passent totalement à côté de la réalité de la France périphérique. Les élections européennes avaient déjà illustré ce clivage profond », analyse le spécialiste avec précision.

Lucas Jakubowicz prend pour exemple un sondage Ifop, réalisé en 2025 auprès de jeunes âgés de 15 à 17 ans, qui illustre une politisation relativement faible de cette génération : « Quand on demande à cette jeunesse de s'auto-positionner politiquement, elle se situe moins à gauche qu'en 1994 par exemple. Au contraire, ce qui augmente significativement, c'est la proportion de ceux qui ne souhaitent pas se classer politiquement ».

Une génération en quête de sens et de représentativité

Cette analyse est partagée par Jade, 30 ans, juriste et étudiante en master 2 de droit des affaires. La Lyonnaise estime que sa génération, née dans les années 90, s'est construite « avec la fin progressive de la dualité politique droite/gauche historique ». « On observe une volonté croissante de protestation contre l'inertie perçue des partis politiques traditionnels », juge-t-elle avec conviction. « Et le contexte judiciaire français actuel, avec les procès de certaines figures politiques ou encore le lynchage tragique de Quentin Deranque, ravive notre détermination à faire entendre notre voix… Surtout dans le contexte d'instabilité politique du dernier quinquennat d'Emmanuel Macron ! »

Pour Naïma, 33 ans, résidant en région parisienne, son quotidien est rythmé par les enjeux concrets des élections municipales : le logement, les transports, la sécurité… « Je suis attachée à des éléments très concrets comme le conservatoire de ma ville. Et quand je vois certaines idées extrêmes émerger, je m'inquiète pour la pérennité de ce lieu culturel, et cela rend soudainement l'élection bien plus réelle et tangible », confie-t-elle avec émotion.

Ces propos rejoignent le ressenti de Nicolas, spécialiste de la communication dans la région de Tours. Âgé de 31 ans, le Tourangeau a scruté avec attention les résultats du premier tour dans de nombreuses villes de France, commentant les scrutins avec ses amis sur les réseaux sociaux. « C'est tellement plus gratifiant et stimulant de voter pour des candidats pour qui chaque voix aura un impact véritable et mesurable ! Parfois, ça se joue à dix ou cent voix près. Je trouve que ça a plus de sens de voter pour quelqu'un qui va concrètement mettre en œuvre ce qu'il promet, car ses ambitions ne sont pas démesurées, c'est plus motivant », estime-t-il, assumant avoir voté dans sa commune pour la liste municipale comportant le plus de profils jeunes, afin de se sentir « authentiquement représenté ».

Paris, miroir grossissant des clivages politiques

Sur TikTok, il est difficile de passer à côté des vidéos des différents candidats à la mairie de Paris lorsque l'on fait défiler son fil. Juste avant le premier tour, la vidéo de Rachida Dati accusant sur Radio Nova ses opposants d'incarner « la gauche du racisme social » réalise à elle seule le plus gros record de la semaine parmi tous les candidats, comme le relève la plateforme de veille en ligne Visibrain. Avec 314 000 vues en quelques jours seulement, Rachida Dati dépasse même la candidate de Reconquête Sarah Knafo, qui avait pourtant fait des réseaux sociaux son terrain de jeu privilégié.

« Paris, on est quand même la caricature de nous-mêmes ! », s'esclaffe Georges sur TikTok, dans une vidéo visionnée plusieurs centaines de milliers de fois. Accompagné d'un graphique réalisé par le journal Le Parisien montrant les candidats arrivés en tête selon les arrondissements, le jeune homme s'amuse de la scission évidente opérée dans la capitale : « Les quartiers riches votent majoritairement à droite, quelle surprise ! »

Héléna, la vingtaine, vit à Paris. Elle s'inquiète particulièrement de « la stratégie de dédiabolisation menée par Sarah Knafo et Sophia Chikirou durant la campagne ». « Le plus important pour les Parisiens, ce sont des sujets concrets : l'encadrement des loyers, l'accès à l'école pour tous, et surtout éviter que Paris ne redevienne une ville hyperpolluée, sale, avec des voitures partout », ajoute-t-elle avec conviction. La Parisienne déplore d'ailleurs que « pour de nombreux électeurs, les radicalités respectives des candidates ne soient pas une priorité, l'enjeu principal restant ce qu'elles pourront accomplir au niveau local. Pourtant, pour moi, la probité et la transparence sont impératives », soupire la jeune femme, inquiète à la fois pour le second tour des municipales, mais aussi pour les prochaines élections présidentielles.