Lens, un siècle de domination socialiste ébranlé par la montée du Rassemblement national
Par Eric Collier, envoyé spécial à Lens (Pas-de-Calais). Publié aujourd'hui à 05h00. Temps de lecture estimé : 8 minutes.
À quelques jours des élections municipales des 15 et 22 mars, une inquiétude palpable gagne le Pas-de-Calais. Lens, fief historique socialiste dirigé par la gauche depuis près d'un siècle, pourrait basculer aux mains du Rassemblement national, suivant le scénario déjà observé à Hénin-Beaumont en 2014. Le vote pour l'extrême droite, autrefois considéré comme une anomalie dans cette terre de tradition ouvrière, s'est progressivement normalisé, transformant la campagne électorale en un véritable enjeu national.
Une réunion de campagne sous la pluie lensoise
Une fine pluie arrose les rues de Lens, la nuit tombe rapidement et le week-end approche. Trois bonnes raisons de rester au chaud, de s'accorder un peu de repos. Pourtant, ce vendredi 20 février, une petite foule d'environ 200 personnes se presse devant un local associatif de la place Saint-Léonard, au cœur de la ville. Ils sont venus écouter le maire sortant, Sylvain Robert du Parti socialiste, présenter son programme et ses colistiers pour les prochaines élections municipales.
Face à une assistance attentive, les candidats se lèvent tour à tour pour décliner leur parcours : nom, prénom, profession ou activité associative, et parfois une affiliation politique – près de la moitié d'entre eux n'en revendiquent aucune. Une cheffe de gare témoigne de son attachement viscéral à cette ville de près de 33 000 habitants. Un ancien footballeur du Racing Club de Lens loue les qualités d'un « maire bâtisseur ». Un retraité décrit avec émotion une collectivité « qui renaît de ses cendres » après des décennies de déclin industriel.
L'héritage minier, quartier de noblesse lensois
Les présentations restent brèves, mais la salle répond chaleureusement, particulièrement lorsque certains colistiers invoquent leur lignée familiale : fille ou fils, petite-fille ou petit-fils de mineur. Aujourd'hui encore, dans cet ancien bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais – qu'on n'appelait pas encore Hauts-de-France –, l'ascendance ouvrière vaut quartiers de noblesse. Seules quatre personnes sur la quarantaine de candidats présents ont explicitement évoqué cet héritage lors de cette soirée, mais selon Sylvain Robert lui-même, ils seraient bien plus nombreux sur sa liste complète.
Le maire sortant, enfant du pays, se présente fièrement comme « petit-fils de mineur ». Son slogan de campagne, « Fiers d'hier, engagés pour demain ! », figure en bonne place sur tous les documents qu'il distribue le lendemain lors d'une séance de porte-à-porte dans l'ancienne cité 8 – les quartiers de Lens portent toujours le numéro du puits de l'époque où les houillères quadrillaient entièrement la ville.
La normalisation du vote RN, un phénomène inquiétant pour la gauche
Cette campagne se déroule dans un contexte particulier : le Rassemblement national, longtemps marginal dans cette région historiquement ancrée à gauche, a réussi à s'implanter durablement. Le phénomène observé à Hénin-Beaumont il y a six ans pourrait se reproduire à Lens, marquant ainsi une extension significative de l'influence de l'extrême droite dans tout le bassin minier du Pas-de-Calais.
Les observateurs politiques notent que le discours du RN a évolué, s'adaptant aux préoccupations locales tout en capitalisant sur le mécontentement face à la désindustrialisation et aux difficultés économiques persistantes. La gauche lensoise, quant à elle, tente de mobiliser autour des valeurs traditionnelles du mouvement ouvrier et des réalisations municipales des dernières décennies, mais doit composer avec une défiance croissante envers les partis établis.
Les prochains jours seront décisifs pour déterminer si Lens restera un bastion socialiste ou si elle rejoindra la liste des villes conquises par le Rassemblement national, confirmant ainsi une transformation profonde du paysage politique régional.



