L'abstentionnisme s'installe durablement dans le Lot-et-Garonne
La preuve est éclatante à Tonneins et dans les villages environnants du département. Les non-votants oscillent entre désintérêt profond, colère contenue et écœurement généralisé. Dans ce contexte, la pêche aux voix perdues relève véritablement de l'exploit pour les candidats en lice.
Au royaume des abstentionnistes
Pour les candidats du second tour des élections municipales, cette immense réserve de voix pourrait faire basculer l'ensemble du scrutin. Ce mercredi matin sur la place du marché de Tonneins, sous un soleil généreux, les tracts politiques pleuvent littéralement. « N'oubliez pas de voter dimanche ! » répètent inlassablement les militants.
Devant le café Le Toscan, au cœur de cette ancienne cité des tabacs du Lot-et-Garonne, les conversations vont bon train. On évoque la fausse rumeur d'un camp de migrants, la rixe survenue la veille lors d'une soirée loto, et le retour tant attendu des fraises sur les étals du marché.
Les quartiers généraux des candidats sonnent étrangement creux. Ce sont désormais aux militants de venir au contact des badauds pour leur rappeler qu'un second tour se tiendra le 22 mars. Trois candidats restent en course : Denis Bertolaso, Jérémie Bespéa et Dany Titonel.
Le rituel électoral en perte de vitesse
Le 15 mars dernier, comme à chaque dimanche d'élections, la plupart des anciens ont respecté le rituel immuable : enveloppe dans l'urne, café entre amis et promenade le long des berges de la Garonne. « Les retraités sont fidèles au poste, mais on ne voit plus beaucoup de jeunes dans l'isoloir », déplorent unanimement les candidats.
Sur les 6 592 Tonneinquais inscrits sur les listes électorales, 2 648 n'ont tout simplement pas participé au premier tour. « La réserve de voix est bien là, à condition de réussir à la mobiliser. C'est de loin le plus difficile », analyse Jérémie Bespéa, l'outsider de cette élection.
Ce dernier a passé les listes d'émargement au peigne fin et constate : « L'abstention est significativement plus forte dans le centre-ville » – le quartier le plus pauvre de la commune, situé le long de l'ex-RN 113. Au final, à Tonneins (40,2%) comme au niveau national (42,8%), plus de quatre électeurs sur dix se sont abstenus lors du premier tour.
Une fatigue démocratique palpable
Le Lot-et-Garonne et la région Nouvelle-Aquitaine n'échappent absolument pas à cette inquiétante décrue électorale. Si l'on met de côté l'édition 2020 qui s'est déroulée en pleine crise sanitaire du Covid-19, on n'avait jamais enregistré un tel niveau de non-votants pour un premier tour d'élections municipales.
La fatigue démocratique est réelle et profondément ancrée. Le précédent record de 36,4% enregistré en 2014 est largement battu. L'enquête Ipsos-BVA-Cesi réalisée cette semaine détaille avec précision le profil des abstentionnistes. Ou plutôt les profils, tant les raisons de cette grande dérobade sont multiples et variées.
Selon l'institut de sondage, les non-votants estiment principalement que :
- « Ces élections ne changeront rien à leur vie quotidienne » (31%)
- « Ils ne s'intéressent pas à la politique » (17%)
- « Ils souhaitent manifester leur mécontentement à l'égard des hommes politiques en général » (16%)
L'ancien maire de Tonneins, Jean-Pierre Moga, constate avec amertume un désintérêt croissant pour le débat local. « Mais il faut garder espoir, il reste encore un peu d'intérêt pour la chose politique », tempère-t-il malgré tout.
Le témoignage accablant des électeurs désabusés
À la terrasse d'un café, un habitant du village voisin d'Aiguillon coche simultanément les trois cases du désenchantement. Yves se dit « écœuré » par la politique, qu'elle soit locale ou nationale : « Quand on voit tous ces partis faire des accords le soir du premier tour, c'est tambouille, embrouille, magouille. Alors c'est définitivement sans moi. »
L'ancien maire Jean-Pierre Moga passe justement par là et tente de relativiser : « Il y avait quand même beaucoup de monde dans la salle de dépouillement, cela prouve qu'il existe encore un intérêt certain pour la chose politique. » Pourtant, à Aiguillon, quatre électeurs sur dix n'ont pas participé au premier tour.
Autre raison fréquemment invoquée par les abstentionnistes : « Les résultats sont connus d'avance. » Cette affirmation s'est vérifiée dans les deux tiers des communes de la région, où une seule liste était enregistrée.
Exemple frappant à Port-Sainte-Marie, quelques kilomètres en amont du fleuve, où l'abstention tutoie les 55%. « Beaucoup de pêcheurs n'ont pas voté dans ma commune », partage le maire Jacques Larroy. Dimanche dernier, « c'était l'ouverture tant attendue de la truite ».
Des pourcentages électoraux en trompe-l'œil
Le maire a pourtant été élu avec un score apparent de 100%. Un pourcentage qui masque une réalité bien différente : sur les 1 048 électeurs inscrits, seuls 476 sont venus voter et 392 ont effectivement mis le nom de sa liste dans l'urne. Un électeur sur trois seulement a participé au scrutin.
« On pensait avoir davantage de participation, c'est profondément décevant. Et dire que nos aïeux se sont battus avec acharnement pour obtenir le droit de vote… » soupire l'édile, avant d'ajouter : « Certains m'assurent qu'ils comptaient venir pour le second tour, qu'ils n'avaient tout simplement pas compris que tout se jouait le premier dimanche. »
À Aiguillon, la présence de quatre listes au premier tour des municipales 2026 n'a pas réussi à déplacer les foules. Sur la place du 14-Juillet, Anita gratte méthodiquement des jeux de loterie. Cette commerçante portugaise a voté au premier tour, mais précise : « J'ai participé, mais c'était surtout pour voter contre un candidat en particulier. Dans les communautés portugaise ou espagnole, nous sommes très peu à nous déplacer pour voter. »
L'abstention dépasse allègrement les 40% dans cette bastide historique, malgré quatre listes sur la ligne de départ. Près des panneaux électoraux, Océane, 20 ans à peine, allume une cigarette avec désinvolture. « Je n'ai pas voté, je vis ici depuis un an à peine. » Deux bouffées plus tard, elle s'excuse presque : « Je ne vote jamais. Cela ne m'intéresse tout simplement pas. Je ne suis même pas inscrite sur les listes électorales. »



